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Les
Lycées Vauvenargues

QUELQUES
NOTES CONCERNANT L'HISTORIQUE
DU LYCEE D'ENSEIGNEMENT
SECONDAIRE POLYVALENT VAUVENARGUES D'AIX-EN-PROVENCE
Par
Georges CHEYLAN et Jean GANNE

De la même façon que sont
imbriqués les deux établissements
aujourd'hui, il est bien difficile de dissocier l'histoire de l'un sans
aborder celle de l'autre.
Les renseignements
ci-dessous ont été collationnés par
deux anciens enseignants de l'établissement, maintenant
retraités :
-
Georges Cheylan, qui fut professeur d'histoire et
géographie pendant de très nombreuses
années (jusqu'à sa retraite en 1976) au
Lycée polyvalent Vauvenargues, après y avoir
été lui-même
élève puis être entré
à l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Aix (promo 1929-1931). Il
avait effectué les quelques recherches historiques
ci-dessous vers 1972-1973 : elles avaient paru dans le bulletin de
liaison de l'époque, destiné aux enseignants de
l'établissement, et son ami J. Ganne les a retranscrites
suivant le texte original de l'auteur, très
âgé maintenant.
-
Jean Ganne, qui fut professeur de dessin et d'arts plastiques
à ce même lycée, de 1955 à
1981.Il acheva le reste de sa carrière, jusqu'en 1992, au
Collège Saint-Eutrope (quartier Saint Donat), nouvellement
créé en 1981 pour accueillir en particulier les
élèves du premier cycle de l'enseignement
secondaire, supprimé (de la classe de 6e
à la 3e) au Lycée
Vauvenargues et transféré à ce
collège alors tout neuf. Il a réuni quelques
documents personnels et évoque certains souvenirs sur
l'établissement tel qu'il l'a connu à partir de
sa première nomination d'enseignant, en1955.
_______________
I
- LES ORIGINES DU LYCEE
Le nouvel élève ou le visiteur qui
débouche dans la cour d'honneur s'étonne. Cette
vaste cour, ce cloître ogival qui la ceinture, le bassin
central et sa colonnette étêtée
aujourd'hui disparue, les fenêtres trilobées et la
grande rose de la chapelle… tout cela le transporte dans les
temps lointains du Moyen-Age…
1°
- Un Séminaire
Il nous faut les détromper. En effet, si l'on examine le
plan détaillé qui accompagne le volume classique
de Roux-Alphéran sur les "Rues d'Aix", un plan qui date
seulement de 1848, nous ne trouvons pas trace de notre
établissement. Près de l'actuelle Ecole des
Arts-et-Métiers figurent bien des constructions, mais ce
sont celles d'une manufacture de soie, aujourd'hui démolie
bien sûr, et, entre celle-ci et l'impasse de Gallet-Cantant,
s'étendait le vaste terrain du Jeu de Mail,
fréquenté par nos
grands-pères… depuis 1611 (le jeu de mail,
très populaire jusqu'au début du XXe
siècle, pourrait s'apparenter au jeu de croquet actuel. Mail
= maillet – NDLR).
Ce
terrain fut acheté en 1856 par l'archevêque d'Aix,
Monseigneur Darcimoles, avec l'intention d'y installer le Petit Séminaire d'Aix.
Les plans furent dressés par l'architecte diocésain Henry Revoil (né
à Aix en 1822, mort en 1900), archéologue et
bâtisseur éminent, un des disciples les plus
appréciés de Viollet-le-Duc, dessinateur
impeccable qui émerveillait par la précision de
ses traits, par la netteté et le relief des formes de ses
détails ornementaux.
A Aix, Revoil est entre autres l'auteur de la façade de l'église de la
Madeleine,
qui n'avait jamais été achevée et
qu'il dota d'un placage dans les années 1855 à
1860. Il a participé à la construction et
à la décoration de la cathédrale de
Marseille. Il a restauré ou contribué
à la restauration du cloître de Montmajour
(Arles), de l'abbaye St Victor (Marseille), de la façade de
la cathédrale de Lyon, de la salle Benoît XII au
palais des papes d'Avignon, des arènes de Nîmes,
des arènes d'Arles, du château de Tarascon, de
l'abbaye de Silvacane. Ses dessins les plus
célèbres, et qui furent envoyés
à l'Exposition Universelle de Paris de 1878, sont
l'église de St Gabriel, près de Tarascon, le
cloître de Montmajour et les peintures de la Tour Ferrande
à Pernes (Vaucluse). Ne nous étonnons pas si les
destinées de la construction, les goûts du
prélat et de l'architecte plaidaient en faveur d'un style
des anciens âges chrétiens. Et voilà
pourquoi cet édifice, terminé il y a moins de 120
ans (le texte date de 1972 – NDLR), se pare d'un
cloître et d'une chapelle de style
médiéval !
La
construction, achevée en 1859,
se présentait comme un vaste parallélogramme dont
les côtés étaient occupés
par les divers bâtiments auxquels on accède par un
porche central et qui étaient desservis par une galerie intérieure formant
cloître.
L'architecture, de
style ogival, était simple,
sévère comme il convient à la
destination de l'édifice (séminaire). Le
cloître évoquait le style du XIIe
siècle, la chapelle celui du XIIIe.
Celle-ci, située au centre du bâtiment Est, en
face du porche, était à une seule nef, de forme
très élégante. Elle
possédait un maître-autel en bois de
chêne sculpté et les vitraux
représentaient des saints et des saintes de Provence. En
1875, un Collège fut annexé au Petit
Séminaire.
2°
- Une Ecole Primaire Supérieure.
En
1909, la ville devint propriétaire des bâtiments
qui jouxtaient donc l'Ecole des-Arts-et-Métiers et le
couvent des Carmélites, aujourd'hui Collège
d'Enseignement Technique (maintenant, Lycée Professionnel,
suivant les dernières dénominations officielles
– NDLR). La municipalité avait
décidé d'y placer une Ecole Primaire Supérieure de
garçons, en même temps qu'elle installait une
E.P.S. de filles dans les locaux d'un autre établissement
religieux, aujourd'hui lycée Campra.
Pourquoi ces créations ? Parce que, dans l'ancienne
cité du roi René qui manifestait depuis la fin du
XIXe siècle un vif attachement
à la cause de la IIIe
République et du progrès social : la
Municipalité, les autorités
académiques (notamment le recteur Payot), les parents
d'élèves, plusieurs groupements demandaient avec
insistance l'ouverture de ces écoles.
Nous n'avons retrouvé que peu d'archives. A ce propos, nous
citerons l'une d'elles qui est significative. Elle émane de
Monsieur Richaud (qui fut de longues années professeur
économe à l'Ecole Normale d'Instituteurs d'Aix),
vénérable de la loge "les Arts et
l'Amitié" : "Les enfants de 12 à 16 ans de la
population ouvrière de la Ville ne peuvent
compléter leur instruction… Il y a bien le
lycée (Lycée Mignet et Lycée de la
place des Prêcheurs), mais les études y sont
longues et onéreuses ; par ailleurs, la Ville, qui
possède pourtant une Ecole d'Ingénieurs des
Arts-et-Métiers, ne dispose d'aucune école d'Etat
dispensant l'instruction professionnelle. Il faut donc créer
le complément naturel des écoles primaires
élémentaires… et donner aux
adolescents un enseignement démocratique, rationnel et
laïque".
Le Directeur fondateur fut Monsieur Bernard, ancien
professeur-directeur de l'Ecole Annexe de l'Ecole Normale
d'Instituteurs, dont le Maire d'Aix invoquait la haute valeur
professionnelle "et les grands services qu'il a rendus…
comme organisateur et animateur de l'Université Populaire de
l'Arrondissement d'Aix" (lettre du 16 janvier 1910). En ce temps, la
nomination des directeurs dépendait étroitement
des autorités académique et municipale. On
relèvera aussi ce trait : une Université
Populaire à Aix. Effectivement, la soif d'apprendre
était grande dans les milieux populaires et la Bourse du
Travail d'Aix avait des cours du soir très vivants,
où on enseignait même le latin (le professeur de
cette discipline étant le peintre Ravaisou).
C'est donc en 1909-1910 que l'Ecole Primaire Supérieure
s'installa dans les locaux construits par Revoil. En
avril 1910, les classes ouvraient et, quatre mois plus tard, on
enregistrait le premier palmarès : 5
élèves reçus au Brevet
Elémentaire et 2 au concours d'entrée
à l'Ecole Normale d'Instituteurs.
3°
- Une vocation technique.
En 1911, les effectifs atteignent 164 élèves et
le palmarès indique 12 reçus au Brevet
Elémentaire et 7 au concours d'entrée
à l'Ecole Normale, avec les numéros 1-3-4. C'est
une réussite ! Mais à la section que nous
appellerions aujourd'hui "moderne" va vite s'ajouter une section
professionnelle, industrielle d'abord, puis commerciale.
Cette diversification d'activités assure à
l'école une clientèle nombreuse (pour
l'époque) et qui croît, surtout à la
suite de la création,
en 1921, d'une section spéciale préparatoire au
concours d'entée à l'Ecole des
Arts-et-Métiers (une
classe préparatoire à ce concours fonctionnait
déjà au Lycée Mignet). Les chiffres de
cette progression méritent d'être cités
:
- 1911 : 164 élèves dont 72 internes
- 1918 : 194
"
" 111 "
- 1919 : 239
"
" 169 "
- 1920 : 275
"
" 175 "
- 1924 : 287
"
" 180
"
(et 62 internes refusés)
- 1926 : 328
"
" 203
"
(et 65 internes refusés)
On remarquera la forte
proportion d'internes. En 1925, le Directeur s'enorgueillissait de
recevoir les élèves de 25
départements, de l'Algérie, Tunisie,
Maroc…
En 1926-27, nous arrivons donc à un effectif
d'élèves et d'adolescents aspirant à
la devenir approchant les 400 élèves. L'extension
de l'E.P.S. s'imposait. Quoi de plus naturel que d'envisager de
construire des bâtiments nouveaux dans les jardins et les
bosquets (qu'occupent aujourd'hui la cour de
récréation et le gros bâtiment de
l'externat) ? Mais la Municipalité, invoquant ses
difficultés financières, ne peut que se
résoudre à louer les locaux d'un
établissement scolaire privé,
jusque-là spécialisé dans la
préparation au concours d'entrée à
l'Ecole des Arts-et-Métiers, l'école Dombre,
située boulevard Notre-Dame (les locaux serviront par la
suite d'Ecole Primaire de Garçons et de Centre d'Apprentissage Albéric Laurent).Cette
école Dombre pouvait recevoir 200
élèves et ses locaux devaient servir
essentiellement à l'internat.
En octobre 1928, l'Ecole Primaire Supérieure, que nous
appelons "la SUP",
se présentait donc sous la forme de deux
établissements jumelés :
- les externes des grandes et moyennes classes et les 80 internes des
grandes classes étudiaient et logeaient dans les locaux du
boulevard Carnot.
- les externes des petites classes, les internes des classes moyennes
et de début étudiaient et logeaient à
l'école Dombre.
Classes et dortoirs se trouvaient, pour certains, en des lieux
différents et le réfectoire seulement
à Dombre, ce qui valait aux élèves des
promotions 1928, 29, 30 de faire quatre fois par jour le monotone
trajet boulevard Carnot-boulevard Notre-Dame, par les
artères extérieures…Puis l'E.P.S.
regroupa tous ses élèves et abandonna les locaux
de l'école Dombre.
Georges
Cheylan

II - L'ETABLISSEMENT DANS LES ANNEES 1955-1960
Note : Les quelques souvenirs
ci-dessous, d'un professeur et qui concernent son
établissement, sont extraits de "Un passé
simple", par J. Ganne (anecdotes autobiographiques et souvenirs
personnels), livre à destination familiale
rédigé en 2.000.
_______________
(Tout fraîchement sorti de son année de formation
pédagogique à Strasbourg, le Parisien que
j'étais jusqu'alors débarqua à
Aix-en-Provence, en septembre 1955, pour occuper
son premier poste d'enseignant. J'avais eu la chance inouïe
d'obtenir cette ville de Provence fort enviée et
étais tout juste âgé de 23
ans…).
Un de mes premiers soins fut de me rendre auprès de
l'établissement scolaire où j'étais
nommé, afin de juger au moins de son aspect (je supposai
qu'il était encore fermé, la rentrée
devant s'effectuer dans plus d'une semaine). Il portait alors le nom
pompeux de "Collège Moderne et Technique de
garçons", après s'être
appelé "Ecole Primaire Supérieure"
(la "Sup", pour les vieux aixois), et devenir plusieurs
années après le "Lycée
Vauvenargues". Le terme de "collège" ne recouvrait
pas la même signification que de nos jours :
collèges aussi bien que lycées
commençaient dès la sixième. La
première différence consistait dans la
durée des études, car les collèges
n'avaient pas de classe de première ni de terminale
(années des baccalauréats), sauf en ce qui
concernait les sections spéciales techniques ; l'autre
distinction était la nature des langues, car il n'y avait ni
grec, ni latin au collège (les langues mortes
étaient encore du nombre des "humanités"
jugées traditionnellement indispensables par la bonne
société, et restaient par définition
le symbole par excellence de la culture secondaire traditionnelle...).
Le baccalauréat comprenait alors deux parties successives et
de multiples matières, il ne faut pas l'oublier, l'une en
fin de première et l'autre en classe de terminale : on
n'était pas admis en terminale sans avoir obtenu le
diplôme précédent.
Aix était à cette époque la seule
ville du secteur à offrir des établissements
secondaires. Sinon, il fallait se rendre à Marseille ou
à Salon. Seules, quelques grosses bourgades des environs
possédaient des Collèges d'Enseignement
Général (C.E.G.), auparavant appelés
"Cours Complémentaires", qui s'arrêtaient au
brevet (les meilleurs élèves arrivaient
à passer parfois au lycée, en section "moderne").
C'était le cas, par exemple, à Gardanne ou
à Gréasque, et le recrutement des
élèves passait pour y être nettement
moins bon que celui d'un lycée. L'enseignement y
était alors dispensé par des instituteurs
spécialisés, choisis par l'inspecteur.
En 1955, il y avait à Aix, en tout et pour tout, quatre
établissements secondaires, nettement
séparés selon le sexe des
élèves, et tous dans des locaux très
vétustes.
- Le lycée Mignet
(garçons), de vieille tradition et de grande
réputation. Il drainait la population scolaire masculine
issue de la bourgeoisie aixoise. Du temps de Cézanne et de
Zola, qui y furent élèves, il se nommait
collège Bourbon. Vers 1975, époque de la
construction du lycée Zola, il est devenu
"collège de premier cycle Mignet". Il existait de longue
date une rivalité entre le lycée Mignet et le
Collège Moderne, l'un passant pour aristocratique et
conservateur, l'autre pour plus dynamique et populaire. Il est certain
que beaucoup de professeurs de Mignet, particulièrement les
vieux agrégés en fin de carrière imbus
de leurs titres, affichaient ouvertement leur dédain pour
les autres établissements, leurs
élèves aussi bien que leurs enseignants...
- Le lycée des Prêcheurs
(filles), exacte réplique féminine du
précédent. Lui aussi est devenu, après
la construction du lycée Cézanne,
"collège de premier cycle des Prêcheurs".
- Le collège Moderne Campra
(filles), pendant du collège où je venais
d'être nommé, où les classes
s'arrêtaient en fin de seconde. Après, les
élèves s'orientaient vers le lycée, ou
bien tentaient le concours d'entrée à l'Ecole
Normale d'Institutrices ou divers examens administratifs.
- Le collège Moderne et Technique de
garçons du boulevard Carnot enfin, où
seule la section technique préparait directement le
baccalauréat (les élèves y entraient
sur concours, en fin de cinquième). Etait annexée
la classe préparatoire à
l'école d'ingénieurs des Arts et
Métiers (alors d'une durée d'un an). Un
centre d'apprentissage annexé, qui préparait
uniquement au C.A.P., venait tout juste d'ouvrir en cette
même année 1955 dans des locaux voisins, mais bien
distincts.
A ces établissements, on peut ajouter les deux
Ecoles Normales d'Instituteurs-trices de la rue Jules Isaac
(là encore, filles et garçons étaient
nettement séparés), où le concours
d'entrée était sévère, la
discipline rigoureuse et l'internat de règle. Le pensionnat
de la Nativité, proche et situé lui
aussi sur le boulevard Carnot; était alors, à
tous points de vue, privé, les études y
étant entièrement payantes (l'Etat ne
subventionnait pas à l'époque ce type
d'établissement catholique, au nom du principe de
laïcité de la quatrième
république), et il recrutait soit parmi les enfants de
familles particulièrement pratiquantes, soit le plus souvent
parmi des élèves renvoyés d'autres
établissements et que leurs parents, aisés,
voulaient à toute force "pousser dans leurs
études". A cette époque en effet, surtout
passé l'âge de 14 ans, un lycée ou un
collège pouvait très bien mettre un
élève à la porte de
l'établissement pour des raisons de travail ou de conduite,
et il était alors repris dans une classe primaire, dans un
cours privé ou... allait en apprentissage direct ("vie
active").
_______________
Je me rendis donc sur le boulevard extérieur afin d'examiner
les lieux où je devais débuter ma vie
d'enseignant... et, en fait, rester pendant 26 ans ! Stupeur : j'avais
devant moi l'entrée et la façade d'une sorte
d'abbaye de style néo-gothique (Vue
02 - Vue
06 – Vue
16) ! Vieux, mal entretenu, l'aspect du
bâtiment n'était pas engageant, et en tous cas ne
correspondait guère à l'idée que je me
faisais de l'enseignement public, laïque et
républicain… Je possède quelques
cartes postales, éditées par l'amicale des
Anciens Elèves d'alors, qui sont très
évocatrices de ces lieux aujourd'hui disparus : cette
façade fut en effet entièrement
démolie quatre années plus tard, en 1959-60,
lorsqu'on reconstruisit presque totalement le collège, ce
qui d'ailleurs fut une superbe bêtise de la part de
l'architecte, fort critiquable en la circonstance, et une
négligence impardonnable des services de la ville d'Aix de
l'époque, qui laissèrent faire. (vue
plongeante de l'établissement)
Il était fort possible en effet de restaurer et de
consolider ce témoignage de l'architecture du milieu du XIXe siècle,
au lieu de presque tout détruire à grands coups
de pelles mécaniques. La chapelle fut
en grande partie écrasée, y compris ses grands
vitraux encore en bon état, ses mosaïques de sol et
ses peintures murales caractéristiques, qui aujourd'hui
seraient certainement protégés par le service des
Monuments Historiques (Vue
09 – Vue
10). Je ne pus alors, juché
sur une grande échelle et aidé par le factotum M.
Béoletto, que récupérer au milieu du
chantier et avant anéantissement quelques parties de vitraux
destinées à des explications techniques
données à mes grands élèves
(ce qui entraîna l'autorisation du directeur d'alors pour
cette intervention inhabituelle et un peu sportive). J'ai d'ailleurs
conservé quelques-uns de ces fragments, à titre
de souvenirs.
Une énorme grille en fer forgé, noire, barrait le
porche, impressionnante et
rébarbative (Vue
06). Je sonnai. Sortant de sa loge de
concierge, à gauche de l'entrée, apparut une
petite dame, âgée et toute bossue,
étonnée de voir un si jeune homme, à
l'accent parisien, qui prétendait être un nouveau
professeur et demandait, si possible, une brève audience
à monsieur le directeur... Avec force explications,
exclamations et sourires, mademoiselle Pardigon m'indiqua la situation
du bureau, pendant que j'observais discrètement le plafond
du porche, bien délabré entre les boudins de sa
croisée d'ogives.
Après quelques pas, nouvelle surprise : je
pénétrai directement dans la cour d'un
cloître, entourée de piliers, d'arcs et
de fenêtres gothiques, ornée par quelques
énormes pins d'Alep et, au centre, par un bassin (Vue
12 – Vue
21). Du milieu du plan d'eau émergeait
une colonne lisse, surmontée d'un chapiteau de style
néo-roman (23).
Contre le mur, juste à côté de la
sortie et de la loge de la concierge, une cloche destinée
à signaler les rassemblements munie de sa traditionnelle
chaîne pendante. En face, sous les arcades, on devinait
l'entrée d'une chapelle
(celle-là même dont je devais
récupérer des vitraux quelques années
plus tard), au tympan orné de saints personnages peints
à fresque et de phrases liturgiques en caractères
gothiques inscrites sur diverses banderoles. Un étage, muni
de fenêtres ogivales, surmontait tout le tour de la galerie
à arcades : j'appris par la suite que la partie longeant le
boulevard enfermait les services administratifs, la salle des
professeurs et celles de permanence, et qu'au-dessus était
situé l'immense dortoir des élèves
internes. Les trois autres ailes étaient
consacrées à l'enseignement proprement dit,
réfectoire et cuisines occupant toute la face Sud-Est. Les ateliers
des sections techniques, indépendants, étaient
placés par derrière, sur un
côté de l'immense cour de
récréation en terre battue, dans un local
récemment construit.
En fait, ces locaux étaient ceux d'un ancien Petit
Séminaire (Vue
01 – Vue
15), construit vers 1850 selon la mode de
l'époque, et annexé ensuite pour l'Instruction
Publique lors de la séparation des Eglises et de l'Etat.
Autant que je sache, ce terrain avait été
auparavant un "mail" (sorte de jeu de croquet, fort
prisé par les anciens) en bordure de l'ancienne ville et de
ses remparts, et, plus anciennement encore, avait également
servi de maladrerie où on avait
rassemblé hors de la ville les
pestiférés pendant des
épidémies. Evidemment, la présence
limitrophe de l'école des Arts et Métiers
n'était pas étrangère à
l'orientation plutôt technique de l'établissement.
Je fus introduit dans le bureau de M. le principal Guillaume (Vue
28). Je m'attendais presque à trouver un
père supérieur, en soutane et tonsuré
: or m'accueillait un grand civil à cheveux blancs,
manifestement proche de la retraite (il la prit effectivement trois ans
après), droit comme un I, d'allure vive, au parler
très direct. Il ne me cacha pas sa satisfaction de voir
enfin arriver un véritable professeur
spécialisé en "dessin d'art", titulaire de
surcroît, et cela pour la première fois dans son
collège (en fait pointait là encore une sorte de
complexe d'infériorité par rapport au
lycée Mignet, qui à lui seul possédait
déjà deux professeurs de dessin...).
Effectivement, le "père Guillaume" avait le plus grand mal,
chaque année, à trouver des enseignants
volontaires pour assurer les heures obligatoires d'enseignement
artistique, et devait parfois partiellement renoncer. Les rares qui
"savaient à peu près dessiner" effectuaient ainsi
un semblant d'enseignement, faute de mieux (le professeur de dessin
technique, celui de sciences naturelles en particulier...). Quant aux
résultats, ils ne pouvaient qu'être à
la hauteur des capacités de ces instructeurs occasionnels !
Lorsqu'il ajouta que, faute de salle spécialisée,
je devais faire cours dans un local préfabriqué,
au centre de la grande cour, dépourvu de point d'eau et
où se déroulaient également d'autres
classes quand je n'y étais pas, et que j'appris par ailleurs
que le matériel (modèles, documents, armoires de
rangement, etc...) était totalement inexistant, je
commençai à prendre conscience des
problèmes qui m'attendaient... Les conditions de
départ avaient de quoi décourager, mais au moins
l'accueil était sympathique et le désir de
m'aider semblait évident. En tous cas, le
débutant que j'étais ne risquait pas faire moins
bien que ses prédécesseurs "amateurs" !
Après avoir quitté le chef
d'établissement, je continuai ma brève visite des
lieux. De l'autre côté de l'enceinte du petit
cloître, l'immense cour en terre battue était
plantée de quelques vieux conifères tordus, et
agrémentée en son milieu par une sorte de
piscine-bassin rectangulaire vide et désaffectée,
toute fendillée et assez inattendue ; elle n'existe plus,
comblée lors des travaux de 1958. L'énorme
bâtiment rectangulaire d'enseignement
général n'existait pas encore et, faute de place
suffisante autour du cloître pour accueillir les
élèves, on avait monté dans cette
grande cour six édifices
préfabriqués en bois,
accolés deux par deux (vue
plongeante légendée). Il s'agissait de
véritables cabanes en planches, juste assez grandes pour
contenir trente cinq élèves, toutes tristes et,
je m'en aperçus par la suite, glaciales en hiver et torrides
en été.
Je fis également connaissance avec l'intendant, M.
Mathoulin, très cordial, avec lequel je précisai
ma situation administrative : c'était en effet lui qui,
à cette époque, réglait directement
les traitements des fonctionnaires de l'établissement, y
compris les enseignants, et non comme maintenant le
Trésorier Payeur Général. Devant le
dénuement matériel auquel j'étais
confronté pour démarrer mes cours, il me promit
quelques crédits de fonctionnement, malgré ses
difficultés de gestion. En cette année 2000, M.
Mathoulin vit toujours, à Aix. Quant au père
Guillaume, il est décédé il y a
seulement une dizaine d'années, presque centenaire.
_______________
La rentrée scolaire eut lieu sans problème
particulier, tout au moins en ce qui me concerne. De manière
générale, les élèves
étaient sympathiques, simples et directs, et pour la plupart
d'origine modeste, ce qui n'était pas pour me
déplaire, loin de là. Il y avait beaucoup
d'internes, surtout en section technique, mais le nombre total de
collégiens était relativement restreint (environ
400) : les locaux insuffisants limitaient l'effectif. Tous montraient
une bonne volonté évidente, surtout pour une
matière nouvelle pour eux ou tout au moins
enseignée dorénavant avec une certaine
méthode et des conseils précis. Mais il existait
une nette différence de comportement par rapport aux
élèves d'Alsace, toujours disciplinés
et discrets. Là, si la communication était
directe, les réactions l'étaient aussi, et
l'agitation, la vivacité des gestes et les bavardages
étaient beaucoup plus fréquents que dans les
classes de l'Est, ce qui rendait les cours nettement plus
épuisants !
Dans les lycées, on utilisait alors presque uniquement la
gouache pour les travaux en couleurs, car les stylos-feutres
n'existaient pas encore et les marqueurs venaient juste de faire leur
apparition, rechargeables et très chers (dans le
documentaire "le mystère Picasso", de H.G. Clouzot, le
peintre utilise un de ces premiers spécimens). Or il n'y
avait pas de point d'eau dans ma salle, et il fallait aller
s'approvisionner au robinet situé de l'autre
côté de la cour, avec deux grands seaux en
tôle. Un médiocre petit tableau,
inévitablement noir, complétait
l'équipement général... Aucun livre,
aucun appareil à projection. Les
élèves disposaient de vieux bureaux datant des
origines de l'établissement, avec des plateaux dont le
rebord était entaillé d'encoches faites au canif
et dont le dessus était garni d'inscriptions
variées, grossières ou vengeresses,
sculptées en creux ou simplement tracées au
stylo. Je disposai d'une superbe estrade, aussi inutile que
prétentieuse, destinée en principe à
rehausser la taille du maître, mais surtout à
artificiellement mieux affirmer son autorité. Je voulus m'en
débarrasser, mais me heurtai alors à quelques
collègues officiant dans la même salle qui
n'entendaient pas (par complexe ou traditionalisme ?) être
dépossédés de ce symbole
jugé par eux indispensable à leur prestige.
J'abandonnai donc provisoirement mes prétentions de jeune
novateur en aménagement d'intérieurs scolaires...
Exemple de l'attitude guindée de beaucoup d'enseignants
d'alors : j'avais surpris et un peu scandalisé quelques
"anciens" qui m'avaient tout simplement vu assis directement sur le
bureau pour donner plus commodément des explications
à mes élèves : "cela ne se faisait
pas", surtout pour un professeur presque aussi jeune que ceux auxquels
il s'adressait ! Il faut également préciser que
j'ai encore vu, dans les années 1950-60, des
collègues, certes âgés, qui
n'enseignaient qu'en costume noir et chemise blanche, comme au
début du siècle, même par les pires
canicules...
Au cours de l'hiver qui suivit, je découvris tout le charme
du système de chauffage du local. L'unique
poêle en fonte, cylindrique, trônait au
centre de la pièce, au milieu des tables, relié
au plafond par un énorme tuyau, apparent sur toute la
hauteur. L'engin n'avait pas une contenance suffisante pour tenir la
journée ; aussi, au beau milieu d'un cours, on voyait
parfois surgir le préposé, un vietnamien (on
disait alors indochinois) tout petit et maigre nommé Than,
muni de deux seaux et d'un grand tisonnier. Il parlait à
peine le français, et se confondait en excuses de devoir
déranger la sacro-sainte classe. Il se mettait
aussitôt à vigoureusement fourrager dans la base
de la chaudière, à extraire les cendres et
à alimenter le foyer en boulets de charbon .
L'opération durait jusqu'à une dizaine de
minutes, était fort bruyante et nauséabonde, et
il fallait immanquablement ouvrir ensuite les fenêtres pour
dégager la fumée qui avait envahi la salle...
Depuis plusieurs années, il était question de
créer un nouveau corps de bâtiment, en dur, et de
consolider les parties anciennes du cloître (certaines
étaient franchement dangereuses !), mais rien n'avait
été encore entrepris par la mairie, qui avait
alors la charge de réaménager ce type
d'établissement, et les baraquements perduraient depuis
plusieurs années.
J'étais installé dans mon poste depuis seulement
un ou deux mois lorsque survint l'Inspecteur
Général, qui avait entrepris un petit tour de
France afin de se rendre compte de la façon dont la
première année d'enseignement
démarrait pour l'ensemble de la nouvelle promotion de
professeurs de dessin, dont il avait initié la formation. Il
y avait alors bien moins d'établissements secondaires que
maintenant, et Machard était le seul inspecteur dans notre
spécialité pour l'ensemble du territoire national
: le corps des I.P.R. (inspecteurs pédagogiques
régionaux) de dessin ne fut créé que
vingt cinq ans plus tard environ. Effaré par le
dénuement matériel dans lequel je devais faire
mes cours, il me fit aussitôt attribuer par le
ministère un appareil à projections pour
diapositives, accompagné de quelques séries de
vues sur l'histoire de l'art, le costume, le vitrail, etc... Cette
dotation inespérée fut une réelle
aubaine pour moi. L'utilisation des diapositives dans l'enseignement
n'était alors que très peu répandu, et
les projections avaient un attrait pour les
élèves que l'on imagine mal de nos jours, alors
que télévision et vidéo sont
déjà d'un usage très
fréquent en pédagogie, et que les
établissements sont, maintenant, presque tous
connectés à Internet.
_______________
Je déjeunais parfois au collège où
j'enseignais, mais assez rarement. Le réfectoire
était immense, sonore et triste à la fois, vieux
et sale d'aspect : c'était l'ancienne salle où
les séminaristes prenaient leurs repas (totalement
réaménagée et divisée en
plusieurs pièces depuis, après la construction en
1960 d'un nouveau réfectoire en rotonde, à
côté du lycée professionnel). Les
adultes n'y disposaient pas d'une salle véritablement
séparée permettant d'oublier
momentanément la présence, trop bruyante, des
élèves. Je préférais me
rendre, à midi, au lycée Mignet, plus
agréable, où de plus les repas étaient
d'une qualité exceptionnelle, et qui admettait les
enseignants de notre établissement en attendant la
construction de notre futur réfectoire, prévu
depuis des lustres. Mais la plupart du temps, j'allais tout simplement,
d'un saut de scooter, à l'unique restaurant universitaire
qui existait alors, avenue Abram : je m'étais inscrit en
Faculté, section histoire, pour pouvoir
bénéficier de quelques avantages liés
au statut d'étudiant et pouvoir assister à
certains cours.
Les élèves de mon collège, dont
certains de seconde avaient tout juste quelques années de
moins que moi, étaient souvent enfants d'agriculteurs, et
avaient fréquemment leur domicile très
éloigné d'Aix. Beaucoup étaient donc internes,
surtout dans les sections techniques qui commençaient alors
en quatrième, mais parfois aussi dès la
sixième. Je parlerai plus loin des conditions
déplorables d'hygiène et de confort de cet
internat, qui, comme les bâtiments même du
collège, étaient dignes d'un autre
siècle... Ces internes portaient obligatoirement la triste
blouse grise traditionnelle. Les élèves
étaient encadrés par deux Surveillants
Généraux (qui ont évolué
maintenant en "conseillers d'éducation", et que les
élèves nommaient alors "surgés"), qui
jouaient avant tout le rôle d'adjudants de quartier,
distribuant allègrement taloches et consignes. Des
étudiants, surveillants d'externat (études) mais
aussi d'internat (dortoir), étaient sous leurs ordres. C'est
ainsi que j'ai connu dans cet emploi, durant les deux
premières années où j'enseignais,
Serge Bec, félibre, écrivain et poète
fort connu en pays d'Apt, et son inséparable copain
Pessemesse, maire de Buoux depuis de nombreuses années et
également restaurateur et écrivain. Tous deux
d'ailleurs, à juste raison, ne prenaient pas leur emploi
temporaire très au sérieux...
La tenue vestimentaire des enseignants
était, elle aussi, assez uniformisée et
traditionnelle, et n'admettait guère de fantaisies, tout au
moins concernant les hommes : cravate et veste, de
préférence assez sombres et ternes,
étaient de rigueur. C'est seulement après les
années 1968-70 que s'estompera ce type de rapport
obligatoire et artificiel entre le costume et le rôle social,
et cela dans presque tous les domaines d'activité (sauf
peut-être le milieu bancaire, plus guindé
à cet égard).
_______________
Je découvris également la douceur de l'hiver en
Provence : j'étais stupéfait de pouvoir me
promener, en plein mois de novembre, sans gabardine ni manteau, avec
tout juste une légère veste, sous un splendide et
chaud soleil et un ciel sans aucun nuage. Je m'en rendis d'autant mieux
compte que, lors des vacances de Noël, je retrouvai pendant
quelques jours la grisaille parisienne.
Cette béatitude fut bientôt
sérieusement mise à mal, peu après mon
retour, en janvier. Comme souvent dans le Midi, le froid, s'il
survient, s'installe plutôt en fin d'hiver. Et ce
début d'année marqua un record
mémorable en la matière : ce fut le fameux
hiver 1955-56, de sinistre mémoire, au cours
duquel presque tous les oliviers gelèrent, et où
le thermomètre atteignit (et dépassa parfois)
moins dix-huit degrés durant le début du mois de
février. Ce fut catastrophique, dans une ville où
rien n'était prévu pour de si basses
températures. Les conduites d'eau gelaient les unes
après les autres et éclataient ; les
évacuations sanitaires et les tuyaux d'écoulement
des eaux usées, eux aussi apparents en façade des
maisons et donc sans protection, étaient bloqués
par la glace et, de plus, avaient répandu leurs liquides sur
les trottoirs et les rues, après s'être fendus ;
les véhicules et les camions de livraison ne pouvaient
pratiquement plus circuler sur le sol transformé en
patinoire ; les jambes cassées ne se comptaient plus, et
l'hôpital était complètement
débordé... En bref, ce fut une
véritable panique générale, qui se
prolongea presque une quinzaine de jours. Chaque matin, à
grand renfort d'eau chaude, chacun essayait de déboucher les
conduits des W.C., souvent en vain ! Le ravitaillement même
était mal ou pas du tout assuré. Une tentative
pour me rendre au collège en scooter se solda
immédiatement par des dérapages totalement
incontrôlés...
Au début, chacun espéra une rapide
amélioration, et une certaine activité essaya de
se maintenir dans la ville. Mais bientôt je ne fus plus qu'un
des rares enseignants à pouvoir me rendre à pied
sans difficultés insurmontables au collège,
relativement très proche de mon petit domicile, place des
Trois Ormeaux. Il fallut finalement fermer l'établissement,
malgré les véhémentes protestations de
notre obstiné Principal qui mettait son point d'honneur
à vouloir le maintenir ouvert contre tout bon sens, alors
que les autres lycées avaient déjà
cessé leur activité depuis plusieurs jours. Plus
de la moitié des élèves externes
étaient absents, ne pouvant se rendre à
l'école, et la plupart des internes qui avaient pu partir
chez eux en fin de semaine n'étaient pas revenus. Les autres
pensionnaires devaient subir un froid glacial dans le dortoir,
où le chauffage ne fonctionnait plus et où le
système sanitaire était inutilisable. Il fallut
pratiquement une protestation des parents et plusieurs
démarches de professeurs pour qu'enfin le père
Guillaume consente à décider l'arrêt
des cours, tout en pestant contre le "laisser-aller
méridional" et le manque de combativité des gens
du Sud en face des assauts de l'hiver (il était Lorrain...)
: tout juste s'il n'évoquait pas la guerre des
tranchées ou les expéditions au pôle
Sud d'Amundsen !
C'est à cette occasion que je pus entrer dans le dortoir
des internes, qui occupait tout le premier étage
de l'aile Nord-Ouest, et que me fit visiter Mathoulin, notre intendant.
Je ne m'attendais pas à pareil spectacle, rendu encore plus
triste par le froid et l'abandon momentané (Vue
22). La salle était immense, un peu
comme celle d'un ancien hospice, toute en longueur et avec la
voûte sur croisée d'ogives. Aucune cloison ne
séparait les lits en fer, alignés de chaque
côté de l'allée centrale. Tout au bout
de la pièce, de longs bacs en tôle
émaillée étaient surmontés
d'une unique conduite d'eau horizontale munie de multiples robinets
successifs : le lieu des ablutions collectives... Quant aux W.C., ils
se trouvaient carrément dans une autre aile du
cloître, et il était
préférable dans ces conditions de prendre ses
précautions avant la nuit ! Je n'exagère rien
dans cette brève description.
Récemment, j'ai revu un télé-film dans
lequel a été recréé assez
exactement ce dortoir : il s'agit de "Mayrig",
où le metteur en scène Henri Verneuil, qui fut
lui-même interne à la S.U.P. avant
d'intégrer l'école des Arts et
Métiers, évoque un épisode de sa
propre vie. La reconstitution reflète parfaitement la
réalité que j'ai pu observer, bien que les
séquences n'aient pu être tournées dans
le collège lui-même, dortoir et façade
ayant été transformés depuis. De
même, l'entrée de l'établissement, avec
ses grilles et son porche en haut des escaliers, est dans ce film assez
fidèle à l'original. Sans certitude absolue, je
pense que la scène a été
tournée au lycée Saint-Charles, à
Marseille, en rajoutant probablement quelques décors
complémentaires.
_______________
Je profitai du fait que j'étais dans un
établissement technique pour me perfectionner en bricolages
divers et m'initier aux tours de main
élémentaires des différents
métiers manuels qui y étaient
enseignés. En fait, je sympathisais beaucoup plus avec les professeurs
des ateliers, aussi bien ceux du
Lycée que ceux du Centre d'Apprentissage (les ateliers
étaient pratiquement dans les mêmes
bâtiments ou communiquaient directement), qu'avec mes
collègues de l'enseignement général,
et je passais souvent plusieurs heures à apprendre
à souder, à repousser le métal en
feuille, à découper du bois, à
dégauchir ou à mortaiser... De mon
côté d'ailleurs, j'assurais quelques heures
supplémentaires auprès des jeunes
élèves en travaux manuels éducatifs
(cartonnage, coffrets, boites, etc...).
En particulier, le professeur de menuiserie du lycée
technique, Monnier, plus âgé que moi, aujourd'hui
décédé et qui possédait
toutes les astuces de son métier, compléta petit
à petit mes connaissances, surtout pour l'utilisation et le
réglage des machines, et l'affûtage des divers
outils. De même, en collaboration avec les deux enseignants
de menuiserie du centre d'Apprentissage, Mr Martin et Mr Honnorat, je
conçus les plans d'une armoire fonctionnelle originale, de
style moderne, en chêne, qu'ils firent ensuite
réaliser par les élèves et qui fut
exposée lors d'une grande
rétrospective-anniversaire de l'établissement en
1960 (cinquantenaire). Je possède toujours ce meuble, dont
j'avais payé les fournitures, selon la règle en
usage pour ce type de commandes spéciales,
réservées aux enseignants du
Collège-Centre d'Apprentissage. C'est ainsi,
également, que bien plus tard, en 1975, je commandai
à Mr Salichon, professeur de constructions
métalliques et spécialiste en ferronnerie d'art
au C.A., un portail ainsi qu'un ensemble, sur plus de 30
mètres de long, de très belles grilles en fer
forgé destinées à partiellement
clôturer, sur muret, le terrain sur lequel j'étais
en train de faire construire alors la maison de ma petite famille.
En 1959-60 commencèrent
d'énormes travaux qui bouleversèrent
complètement notre vieux Collège, ainsi
d'ailleurs qu'une bonne partie du Centre d'Apprentissage. La
façade sur le boulevard Carnot fut modifiée de
fond en comble, cassée, rehaussée, le
décor sculpté totalement rasé, et elle
fut entièrement refaite dans un pseudo style "moderne" sans
allure. Seul peut-être, l'aspect
général du cloître fut
respecté, et encore… Les plafonds de ses galeries
furent abattues sans autre forme de procès, la chapelle
raccourcie des 2/3 et son décor complètement
détruit, etc… etc… En bref, un
véritable massacre : on ne chercha pas à
consolider, à préserver, on cassa !
L'énorme pavé constituant le bâtiment
d'enseignement général, dans la grande cour, date
également de cette époque, ainsi que le
réfectoire circulaire et, quelques années
après, le gymnase. Les travaux durèrent plusieurs
années, et un bruit permanent d'engins divers et de chantier
rendit les cours, qui pour moi se passaient toujours dans mon
préfabriqué très mal isolé
sur le plan phonique et situé juste
à-côté, particulièrement
pénibles pour tous, enseignants et
élèves.
Le nom de "Vauvenargues" fut
donné au complexe Lycée-Centre d'apprentissage en
1962 ou 1963 (mes souvenirs de la date exacte ne sont pas
précis). Je faisais alors partie du Conseil d'Administration
de l'établissement, chargé du choix d'un nom et,
comme les patronymes de Zola et de Cézanne venaient
d'être attribués à d'autres
lycées tout nouvellement construits, les propositions se
limitèrent vite à quelques autres
personnalités aixoises assez connues ; parmi celles-ci,
Thiers fut vite éliminé pour des raisons
politiques, de même que Mirabeau, dont la conduite dissolue
n'était pas véritablement un exemple pour la
jeunesse… En définitive, seuls
restèrent le poète de la Camargue et
félibre Joseph d'Arbaud (sa veuve était alors
professeur de lettres dans notre établissement), qui
était moins célèbre à
l'époque que de nos jours, et le moraliste Luc de Clapiers,
marquis de Vauvenargues, qui avait l'avantage d'être alors
plus connu en France. Ce dernier fut donc
préféré à la
majorité des voix.
Jean Ganne

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