Le Lycée professionnel Vauvenargues

MÉTIERS & POÉSIE

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Le père fut sage
De leur montrer avant sa mort,
Que le travail est un trésor.
Jean de La Fontaine
1621-1695
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AUX
CHARPENTIERS DE MARINE
Quand les copeaux s’envolent pour ajuster la planche,
Le corps du charpentier se redresse et se penche
En de lents va-et-vient précis comme le temps
Qui fait naître la vie quand revient le printemps.
Peu à peu chaque jour les membrures s’élèvent
Enveloppant la quille que l’étrave soulève
Pour mieux sculpter la coque qui bravera le vent
Quand la mer blanchira, là bas dans le levant !
Auteur anonyme
(envoi de Guy Brouet)
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LE FONDEUR DE CANONS
Je suis un pauvre travailleur
Pas plus méchant que tous les autres,
Et je suis peut-être meilleur
O patrons ! Que beaucoup des vôtres ;
Mais c’est mon métier qui veut ça,
Et ce n’est pas ma faute, en somme,
Si j’use chaque jour mes bras
A préparer la mort des hommes…
Refrain
Pour gagner mon pain
Je fonds des canons qui tueront demain
Si la guerre arrive
Que voulez-vous, faut ben qu’on vive !
Je fais des outils de trépas
Et des instruments à blessures
Comme tisserand fait des draps
Et le cordonnier des chaussures,
En fredonnant une chanson
Où l’on aime toujours sa blonde
Qui tend la main à tout le monde.
Refrain
Et puis je suis aussi de ceux
Qui partiront pour frontières
Lorsque rougira dans les cieux
L’aurore des prochaines guerres ;
Là-bas, aux canons ennemis
Qui seront les vôtres, mes frères !
Il faudra que j’expose aussi
Ma poitrine d’homme et de père.
Refrain
Ne va pas me maudire, ô toi
Qui dormira, un jour, peut-être,
Ton dernier somme auprès de moi
Dans la plaine où les bœufs vont paître !
Vous dont les petits grandiront
Ne maudissez pas, ô mères !
Moi je ne fais que des canons,
Ça n’est pas moi qui les fais faire !
Auteur anonyme
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MIRÉIO
(Chant VIII) Frédéric MISTRAL
(En Provençal)
"Emé la clau lusente, duerbe
Lou gardo-raubo que recuerbe
Soun prouvimen, moble superbe
De nouguié, tout flouri soute lo ciselet."
MIREILLE
(Traduction en Français)
"Avec la clé luisante elle ouvre
la garde-robe qui recouvre
son trousseau, meuble superbe
de noyer, tout fleuri sous le ciselet."
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LE FORGERON
Dans sa forge aux murs bas d'où le jour va s'enfuir. Haut, roide, et
sec du cou, des jambes et du buste, Il tire, mécanique, en tablier de
cuir, La chaîne d'acier clair du grand soufflet robuste. Il
regarde fourcher, rougeoyer et bleuir Les langues de la flamme en
leur fourneau tout fruste, Et voici que des glas tintent sinistres...
juste : Le crépuscule alors vient de s'évanouir. Croisant ses
maigres bras poilus, Il songe à celle qui n'est plus. Dans ses
yeux creux des larmes roulent. Et le brasier dont il reluit,
Sur sa joue osseuse les cuit A mesure qu'elles y coulent.
Maurice ROLLINAT (1846-1903)
(Recueil : Paysages et paysans)
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ORIENTATION
Mon fils sera plombier. Car je vois trop souvent
Des parents obstinés à poursuivre du vent
Pousser leurs rejetons avec sollicitude,
Et des adolescents qui détestent l’étude,
Les lettres et les maths, enfin tout sauf le sport,
Réclamer néanmoins le bachot ou la mort.
Un tel acharnement recevra son salaire :
Ils auront donc leur bac. Que pourront-ils en faire ?
L’un, sans trop de succès, cherchera du travail,
Un autre le fuira comme un épouvantail,
Et le meilleur chercheur se trouvera tout bête
Pour n’avoir pas suivi le conseil du poète :
« Soyez plutôt maçon, pour gagner de l’argent,
Que professeur sans poste ou docteur indigent. »
Si nous observons l’offre ainsi que la demande,
Faisons dès à maintenant une ample propagande,
Pour faire abandonner nos tristes manuels
Et remettre à l’honneur les métiers manuels.
Que leur reproche-t-on ? Ces métiers si rentables
Ne sont pas, après tout, les plus désagréables :
Il vaut mieux travailler sur des éviers bouchés
Que faire la classe à des mal embouchés
-Sans doute, mais plombier ! Est-ce un métier qui brille ?
Que diront les voisins ? Que dira la famille ?
-Nous les laisserons dire : un jour ils verront bien
Qu’un artisan utile et ne manquant de rien
Vaut mieux qu’un révolté plein d’orgueil et de rage,
Sans métier, sans argent, sans joie et sans courage.
Si l’estime du monde est liée au savoir,
Rien n’empêche un maçon, un plombier d’en avoir,
Alors l’instruction sera vraiment gratuite,
Et mon fils pourra dire, en cherchant une fuite :
« O trop heureux cent fois, s’ils savaient leur bonheur,
Le maçon, le monteur et le plombier zingueur. »
L’élève ambitieux perdra de sa superbe
Quand manier l’outil aussi bien que le verbe
Deviendra l’idéal du lycéen Français
Et qu’on verra plus le culte du succès.
Quel plaisir ce sera d’enseigner et d’apprendre
Quand par toute la Terre on voudra bien comprendre
Qu’un grutier peut avoir un esprit élevé
Et qu’un cultivateur peut être cultivé.
ORBILIUS
Tiré de « Compagnonnage » organe des Compagnons du Devoir, avril
1974
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Sur la route, près des labours, Le forgeron énorme et gourd,
Depuis les temps déjà si vieux, que fument Les émeutes du fer et des
aciers sur son enclume, Martèle, étrangement, près des flammes
intenses, A grands coups pleins, les pâles lames Immenses de la
patience. Tous ceux du bourg qui habitent son coin, Avec la
haine en leurs deux poings, Muette, Savent pourquoi le forgeron
A son labeur de tâcheron, Sans que jamais Ses dents mâchent des
cris mauvais, S'entête. Mais ceux d'ailleurs dont les
paroles vaines Sont des abois, devant les buissons creux, Au
fond des plaines ; Les agités et les fiévreux Fixent, avec pitié
ou méfiance, Ses lents yeux doux remplis du seul silence. Le
forgeron travaille et peine, Au long des jours et des semaines.
Dans son brasier, il a jeté Les cris d'opiniâtreté, La rage
sourde et séculaire ; Dans son brasier d'or exalté, Maître de
soi, il a jeté Révoltes, deuils, violences, colères, Pour leur
donner la trempe et la clarté Du fer et de l'éclair. Son
front Exempt de crainte et pur d'affronts, Sur des flammes se
penche, et tout à coup rayonne. Devant ses yeux, le feu brûle en
couronne. Ses mains grandes, obstinément, Manient, ainsi que
de futurs tourments, Les marteaux clairs, libres et transformants
Et ses muscles s'élargissent, pour la conquête Dont le rêve dort en
sa tête. Il a compté les maux immesurables : Les conseils
nuls donnés aux misérables ; Les aveugles du soi, qui conduisent les
autres ; La langue en fiel durci des faux apôtres ; La justice
par des textes barricadée ; L'effroi plantant sa corne, au front de
chaque idée ; Les bras géants d'ardeur, également serviles, Dans
la santé des champs ou la fièvre des villes ; Le village, coupé par
l'ombre immense et noire Qui tombe en faulx du vieux clocher
comminatoire ; Les pauvres gens, sur qui pèsent les pauvres chaumes,
Jusqu'à ployer leurs deux genoux, devant l'aumône ; La misère
dont plus aucun remords ne bouge, Serrant entre ses mains l'arme qui
sera rouge ; Le droit de vivre et de grandir, suivant sa force,
Serré, dans les treillis noueux des lois retorses : La lumière de joie
et de tendresse mâle, Eteinte, entre les doigts pincés de la morale ;
L'empoisonnement vert de la pure fontaine De diamant, où boit la
conscience humaine Et puis, malgré tant de serments et de promesses,
A ceux que l'on redoute ou bien que l'on oppresse, Le recommencement
toujours de la même détresse. Le forgeron sachant combien On
épilogue, autour des pactes, Depuis longtemps, ne dit plus rien :
L'accord étant fatal au jour des actes ; Il est l'incassable entêté
Qui vainc ou qu'on assomme ; Qui n'a jamais lâché sa fierté d'homme
D'entre ses dents de volonté ; Qui veut tout ce qu'il veut si
fortement, Que son vouloir broierait du diamant Et s'en irait,
au fond des nuits profondes, Ployer les lois qui font rouler les
mondes.
Émile VERHAEREN (1855-1916)
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Le menuisier du vieux savoir Fait des cercles et des carrés,
Tenacement, pour démontrer Comment l'âme doit concevoir Les lois
indubitables et fécondes Qui sont la règle et la clarté du monde.
A son enseigne, au coin du bourg, là-bas, Les branches d'or d'un
grand compas - Comme un blason, sur sa maison - Semblent deux rais
pris au soleil. Le menuisier construit ses appareils - Tas
d'algèbres en des ténèbres - Avec des mains prestes et nettes Et
des regards, sous ses lunettes, Aigus et droits, sur son travail
Tout en détails. Ses fenêtres à gros barreaux Ne voient le
ciel que par petits carreaux ; Et sa boutique, autant que lui,
Est vieille et vit d'ennui. Il est l'homme de l'habitude
Qu'en son cerveau tissa l'étude, Au long des temps de ses cent ans
Monotones et végétants. Grâce à de pauvres mécaniques Et des
signes talismaniques Et des cônes de bois et des segments de cuivre
Et le texte d'un pieux livre Traçant, la croix, par au travers,
Le menuisier dit l'univers. Matin et soir, il a peiné Les
yeux vieillots, l'esprit cerné, Imaginant des coins et des annexes
Et des ressorts malicieux A son travail chinoisement complexe,
Où, sur le faîte, il dressa Dieu. Il rabote ses arguments Et
taille en deux toutes répliques Et ses raisons hyperboliques
Trouent la nuit d'or des firmaments. Il explique, par des
sentences, Le problème des existences Et discute sur la
substance. Il s'éblouit du grand mystère, Lui donne un nom
complémentaire Et croit avoir instruit la terre. Il est le
maître en controverses, L'esprit humain qu'il bouleverse, Il l'a
coupé en facultés adverses, Et fourre l'homme qu'il étrique, A
coups de preuves excentriques, En son système symétrique. Le
menuisier a pour voisins Le curé et le médecin Qui ramassent, en
ses travaux pourtant irréductibles, Chacun pour soi, des arguments
incompatibles. Ses scrupules n'ont rien laissé D'impossible,
qu'il n'ait casé, D'après un morne rigorisme, En ses tiroirs de
syllogismes. Ses plus graves et assidus clients ? Les gens
branlants, les gens bêlants Qui achètent leur viatique, Pour
quelques sous, dans sa boutique. Il vit de son enseigne, au coin
du bourg, - Biseaux dorés et compas lourd - Et n'écoute que
l'aigre serinette, A sa porte, de la sonnette. Il a taillé,
limé, sculpté Une science d'entêté, Une science de paroisse,
ans lumière, ni sans angoisse. Si bien qu'au jour qu'il s'en ira
Son appareil se cassera ; Et ses enfants feront leur jouet, De
cette éternité qu'il avait faite, A coups d'équerre et de réglette.
Émile VERHAEREN (1855-1916)
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Palais des Tuileries, vers le 10 août 92. Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche, Et prenant ce gros-là dans son regard farouche, Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour Que le Peuple était là, se tordant tout autour, Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale. Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet, Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait Car ce maraud de forge aux énormes épaules Lui disait de vieux mots et des choses si drôles, Que cela l'empoignait au front, comme cela !
« Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres : Le Chanoine au soleil filait des patenôtres Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or. Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache Nous fouaillaient. - Hébétés comme des yeux de vache, Nos yeux ne pleuraient plus ; nous allions, nous allions, Et quand nous avions mis le pays en sillons, Quand nous avions laissé dans cette terre noire Un peu de notre chair... nous avions un pourboire : On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit ; Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit. ... »Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises, C'est entre nous. J'admets que tu me contredises. Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin Dans les granges entrer des voitures de foin Énormes ? De sentir l'odeur de ce qui pousse, Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse ? De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain, De penser que cela prépare bien du pain ?... Oh ! plus fort, on irait, au fourneau qui s'allume, Chanter joyeusement en martelant l'enclume, Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu, Étant homme, à la fin ! de ce que donne Dieu ! - Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire ! « Mais je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire, Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau, Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau, Et me dise : Mon gars, ensemence ma terre ; Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre, Me prendre mon garçon comme cela, chez moi ! - Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi, Tu me dirais : Je veux !... - Tu vois bien, c'est stupide. Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide, Tes officiers dorés, tes mille chenapans, Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons : Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles, Et nous dirons : C'est bien : les pauvres à genoux ! Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous ! Et tu te soûleras, tu feras belle fête. - Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête ! « Non. Ces saletés-là datent de nos papas ! Oh ! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière. Cette bête suait du sang à chaque pierre Et c'était dégoûtant, la Bastille debout Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre ! - Citoyen ! citoyen ! c'était le passé sombre Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au
cœur comme l'amour. Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines. Et, comme des chevaux, en soufflant des narines Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là... Nous marchions au soleil, front haut, - comme cela, - Dans Paris ! On venait devant nos vestes sales. Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles, Sire, nous étions soûls de terribles espoirs : Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs, Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne, Les piques à la main ; nous n'eûmes pas de haine, - Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux ! ........................................................... ........................................................... « Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous ! Le tas des ouvriers a monté dans la rue, Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue De sombres revenants, aux portes des richards. Moi, je cours avec eux assommer les mouchards : Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule, Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle, Et, si tu me riais au nez, je te tuerais ! - Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes Pour se les renvoyer comme sur des raquettes Et, tout bas, les malins ! se disent « Qu'ils sont sots ! » Pour mitonner des lois, coller de petits pots Pleins de jolis décrets roses et de droguailles, S'amuser à couper proprement quelques tailles, Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux, -Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux ! - Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes..., C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes! Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats Et de ces ventres-dieux. Ah ! ce sont là les plats Que tu nous sers, bourgeois, quand nous somme féroces, Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses !... » ........................................................... Il le prend par le bras, arrache le velours Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule, La foule épouvantable avec des bruits de houle, Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges, Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges : L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout Au roi pâle et suant qui chancelle debout, Malade à regarder cela ! « C'est la Crapule, Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule : - Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux ! Je suis un forgeron : ma femme est avec eux, Folle ! Elle croit trouver du pain aux Tuileries ! - On ne veut pas de nous dans les boulangeries. J'ai trois petits. Je suis crapule. - Je connais Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille : C'est la crapule. - Un homme était à la Bastille, Un autre était forçat : et tous deux, citoyens Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens : On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose Qui leur fait mal, allez ! C'est terrible, et c'est cause Que se sentant brisés, que, se sentant damnés, Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez ! Crapule. - Là-dedans sont des filles, infâmes Parce que, - vous saviez que c'est faible, les femmes - Messeigneurs de la cour, - que ça veut toujours bien, - Vous leur avez craché sur l'âme, comme rien ! Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule. ............................................................ « Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, Qui dans ce travail-là sentent crever leur front, Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes ! Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir, Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir, Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes, Où, lentement vainqueur, il domptera les choses Et montera sur Tout, comme sur un cheval ! Oh ! splendides lueurs des forges ! Plus de mal, Plus ! - Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible : Nous saurons ! - Nos marteaux en main, passons au crible Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant ! Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant De vivre simplement, ardemment, sans rien dire De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire D'une femme qu'on aime avec un noble amour : Et l'on travaillerait fièrement tout le jour, Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne : Et l'on se sentirait très heureux ; et personne, Oh ! personne, surtout, ne vous ferait ployer ! On aurait un fusil au-dessus du foyer... ........................................................ « Oh ! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille. Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille ! Il reste des mouchards et des accapareurs. Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l'heure Je parlais de devoir calme, d'une demeure... Regarde donc le ciel ! - C'est trop petit pour nous, Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux ! Regarde donc le ciel ! - Je rentre dans la foule, Dans la grande canaille effroyable, qui roule, Sire, tes vieux canons sur les sales pavés : - Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés ! - Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France Poussent leurs régiments en habits de gala, Eh bien, n'est-ce pas, vous tous ? Merde à ces chiens-là ! » ............................................................ - Il reprit son marteau sur l'épaule. La foule Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle, Et, dans la grande cour, dans les appartements, Où Paris haletait avec des hurlements, Un frisson secoua l'immense populace. Alors, de sa main large et superbe de crasse, Bien que le roi ventru suât, le Forgeron, Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !
Arthur Rimbaud (1854-1891)
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Poète et forgeron
Au pupitre comme à l'enclume,
Le poète et le forgeron
Ont la même auréole au front
Quand le feu créateur s'allume.
L'un travaille le rude airain,
L'autre forge le vers plus rude;
Tous les deux ont noble attitude
Devant le labeur souverain.
L'un, à la flamme intérieure,
Plie et façonne un pur métal,
L'autre, au feu vivace et loyal,
Plonge un fer, outil tout à l'heure.
Les deux métiers sont longs, mais doux;
Ils réclament toute la vie;
L'âme est à sa tâche asservie,
Et les bras frappent a grands coups.
Le corps s'use et l'esprit se lasse;
L'effort recommence toujours,
Rythmé par des bruits clairs ou sourds
Et par de longs soupirs qui passent...
Devant votre gloire, ô Seigneur,
A votre jugement très juste,
Quel est des deux le plus auguste
Et le plus fécond travailleur ?
Votre regard dans l'âme plonge,
Rien n'en saurait masquer le vrai,
Vous savez les motifs secrets,
Pour Vous, l'esprit est sans mensonge.
Celui qui lève le marteau,
Exempt de l'orgueil qu'on redoute,
Et dont la peine vous est toute
Offerte, Seigneur, sans un mot...
Celui qui sue avec misère
Seulement pour gagner son pain,
Et qui n'attend pas pour demain
Le renom, comme son salaire.
Seigneur, à vos yeux le plus grand
N'est pas l'ouvrier dont la gloire
Consacre à jamais la mémoire:
Le dernier siège au premier rang.
Forgeron du vers, que ton âme
S'illumine modestement
Au mystérieux élément
Dont le Ciel entretient la flamme.
Les vers sont beaux quand ils sont purs
Comme l'eau des claires fontaines,
Et que la conscience humaine
S'y reflète, ainsi que l'azur !
Albert LOZEAU (1878-1924) Auteur Canadien
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« Nostalgie du passé » ou « Le songe d'une nuit des clés » Serruriers mes amis, puisqu’il en reste encore N’ayez point à rougir du nom que vous portez Si l’on veut qu’aujourd’hui, métalliers on vous nomme, Gardez dans votre cœur, le nom de Serrurier. A présent si la clé pour vous est désuète, Sachez, que dans le passé, elle fut cajolée La serrure et la clé, faites de toutes pièces Gardaient par devers elles, tant et tant de secrets. Du coffret à bijoux, de nos jolies princesses A ceux des boucaniers qui revenaient de guerre Sans oublier, non plus, celles des prisonniers. Ces serrures, il est vrai, se voulaient des chefs d’œuvres A n’en prendre pour preuve, celle de nos Musées Qui montrent comment en l’an mil huit cent neuf Un compagnon nommé, Ange le Dauphinais, Pour servir à Marseille, en tant que serrurier, Une légion d’honneur, fut par lui stylisée. De tout temps, il est vrai, les exemples le montrent On s’est servi de nous pour nous prendre la clé. Avec tous les concours, pour attirer du monde On a mis comme enjeu, une prime à la clé S’il reste des serrures, aujourd’hui sans usage, On pense encore à nous pour faire des mots clé Sur toute partition, qu’en musique on nous montre Ne commence t’on pas, en mettant une clé ? Et le tailleur de pierres pour terminer son cintre, En forme de trapèze y dépose une clé. On a recours à elle, quand il y a un mystère Ou quand il faut tenir un adversaire à terre D’une prise qu’on dit, lui faire une clé. Aussi, mes chers Confrères, aimez votre métier En toutes occasions, faites le respecter, Et lorsque vous pourrez, prenez la clé des champs Car le métier qu’on fait, nous laisse peu de temps. Partez si vous pouvez, mais sachez retourner Pour ne jamais placer, sous le paillasson la clé. Il est beau, il est noble, il est tout à la fois Et si dans le passé, il fut métier de Roy Sachez, soyez fiers, qu’il est roi des métiers Et que pour restaurer, on viendra vous chercher.
Henri CARRERA, La Clémence
Assemblée Générale des Métalliers
Marseille le 17 février 1987 |
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