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Amicale des anciens et des personnels du Lycée Professionnel Vauvenargues

UN ANCIEN ET ÉTONNANT PROJET DE CANAL ENTRE AIX ET L'ETANG DE BERRE… 

Jean GANNE  novembre 2006

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             Au mois de juin 2006 dernier, notre Société d'Etudes et de Recherches de la Haute Vallée de l'Arc avait activement participé aux " Journées du Patrimoine Rural" consacrées à l'eau dans nos villages, à son histoire, aux monuments liés à sa présence, etc. Dans le prolongement de ces manifestations locales, nous proposons à votre réflexion de larges extraits d'un mémoire fort peu connu et passablement surprenant, écrit par un ingénieur en hydraulique à la fin du XVIIIe siècle. Il proposait notamment la création d'un barrage sur l'Arc et d'un canal navigable passant par Aix…

            Ce document, fascicule d'une vingtaine de pages, nous a été communiqué par un adhérent de notre Association, Olivier Labrèze, habitant Rousset et amateur d'ouvrages et de documents anciens consacrés à la Provence, qui a pu acquérir cette plaquette. Pour une lecture plus aisée, Jean Ganne l'a retranscrit, en résumant certains passages un peu fastidieux en caractères italiques, en indiquant les équivalences des mesures anciennes et modernes et en rétablissant l'orthographe de quelques mots et noms de villes, plus en accord avec notre typographie contemporaine. Bien entendu, quelques formulations qui peuvent sembler un peu désuètes de nos jours ainsi que des phrases explicatives de longueur inusitées ont été intégralement conservées. Malheureusement, il n'a été retrouvé en archives aucun plan correspondant à ce texte ( en a-t-il existé, d'ailleurs ?). Un petit paragraphe concernant les mesures anciennes a été ajouté ci-dessous.

            En résumé, ce fort sérieux projet, ambitieux et novateur, portait sur l'aménagement du cours de l'Arc et la construction d'un barrage un peu en amont de Palette, sur la création de deux importants canaux d'irrigation, d'un troisième consacré à la navigation et allant jusqu'à l'étang de Berre, et même d'un véritable port à Aix, en contrebas de l'actuel Cours Mirabeau ! Œuvre d'un hurluberlu ou d'un visionnaire délirant ? Pas du tout, il s'agissait d'une réflexion fort sérieuse, abondamment chiffrée, qui ne peut qu'évoquer pour nous, bien avant l'heure et toutes proportions gardées, la création après la dernière guerre mondiale de l'actuel Canal de Provence, si bénéfique pour tout notre secteur régional. En cela, cette plaquette mérite toute notre attention d'historiens amateurs et de curieux de notre patrimoine provençal.

 

Observation générale concernant les poids et mesures sous l'Ancien Régime.

             Ce n'est qu'en 1795 que fut institué sous la Révolution le système métrique, qui fut d'ailleurs rendu obligatoire en 1837 seulement, à la fin du règne du roi Charles X. Auparavant régnait la plus effarante anarchie, car les mesures, très diverses et en grand nombre, variaient d'une province à l'autre, d'une ville à l'autre et même d'un village à l'autre, tout en conservant la même appellation ! De plus, la taille ou la quantité représentée par ces multiples termes a évolué dans le temps, et les différences entre les époques peuvent s'avérer très importantes. Le sommet de l'absurdité a été atteint dans les mesures de capacité pour les grains : ainsi, chaque mesure( et il y en avait…) pouvait être "rase" (le grain ne dépassait en aucun point le bord de la mesure), "comble" (elle contenait tout le grain possible sans en répandre par terre ou bien encore "chauchée" quand le grain était tassé au pied ! La nature du produit jouait aussi son rôle : ainsi à Beaujeu (ancienne capitale de la province du Beaujolais), à la fin du XVe siècle, quatre petites mesures d'orge valaient trois "bichets", alors que quatre petites mesures de seigle ne valaient que deux bichets…

            Ces quelques exemples montrent bien l'extrême complexité de la conversion des mesures anciennes en mesures métriques, qu'il faut aborder avec beaucoup de prudence. Ici, autant que possible, nous avons essayé d'utiliser les "mesures d'Aix" ou tout au moins celles de Provence.

 

 

MÉMOIRE SUR L'IRRIGATION ARTIFICIELLE DE LA PROVENCE

 DÉDIÉ A MESSIEURS LES MAIRES ET OFFICIERS MUNICIPAUX

DE LA VILLE D'AIX

 

 Par M. Fabre aîné, ancien professeur de physique et de mathématiques à l'Université d'Aix, correspondant de l'Académie Royale des Sciences de Paris, associé à l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Marseille, et Ingénieur hydraulique des États de Provence.

-1790-

 

PROJET D'UN CANAL D'ARROSAGE ET D'UN CANAL DE NAVIGATION

POUR LA VILLE D'AIX

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Procurer à la ville d'Aix un canal capable :

1°. d'arroser au moins 50.000 cartérées de terrain (la cartérée, ou carterée, ou encore quarterée, était une ancienne mesure provençale de surface agraire, valant pour la région d'Aix 23 ares 72 centiares, et 42 carterées correspondaient à environ 10 hectares. Ici, 50.000 carterées équivalent donc à peu près à 120.000 hectares).

2°. de fournir le volume d'eau suffisant pour des engins et des fabriques (= usines)

3°. d'alimenter un canal de navigation par lequel la ville jouisse des avantages des places maritimes du second ordre ; exécuter ces divers ouvrages dans le moins de temps et avec le moins de frais possibles ; disposer les choses de façon que les fonds nécessaires à la construction ne pèsent point sur le citoyen ; donner enfin à la ville des revenus capables d'acquitter ses dettes et de suppléer aux impositions ordinaires, en y vivifiant en même temps les arts, le commerce et l'agriculture – tel est le projet que nous avons en vue et qui, sous ces divers rapports, est véritablement digne de la protection de l'Administration Municipale, dont les vues sages et bienfaisantes se dirigent constamment vers tous les objets qui peuvent influer sur la prospérité publique.

 

L'immensité des avantages que nous annonçons ne doit point faire regarder ce projet comme une production fantastique, enfantée, ainsi que tant d'autres, au fond d'un cabinet par une imagination exaltée. Nous en avons parcouru l'emplacement et nous avons soigneusement fait toutes les opérations préliminaires dont nous avions besoin pour en constater la possibilité. Ainsi, ce n'est que d'après les opérations les plus exactes que nous parlons ; et l'on peut être bien persuadé que nous ne hasardons rien.

 

            Avant d'exposer notre projet, nous devons détruire le discrédit où sont tombés presque tous les genres de travaux publics, et répondre préalablement à une objection que bien des gens nous ont faite à ce sujet. Depuis des siècles, nous dit-on, l'on nous berce de l'espoir du Canal de Provence ; et cependant tout s'est réduit jusqu'à présent à le commencer et à l'abandonner. Combien d'ouvrages d'ailleurs n'a-t-on pas entrepris et ensuite abandonnés ? Et lorsqu'on les a finis, ce n'a jamais été que de la manière la plus défectueuse, et en y employant trois ou quatre fois plus de fonds qu'il ne fallait. La même chose n'aura-t-elle pas lieu dans le projet dont il s'agit ?

             Nous répondrons à cela que toute la science des travaux publics ne consiste uniquement que dans la connaissance combinée de la physique et des mathématiques. Les lois de la physique ou de la nature sont invariables et les principes des sciences exactes ou des mathématiques sont infaillibles. Les opérations préliminaires à l'exécution des ouvrages sont fondées sur la connaissance de ces lois et de ces principes. Il en est de même de la construction, de la vérification et de l'usage des instruments qu'on y emploie.

             Or, est-il possible que des ouvrages entièrement fondés sur des règles absolument indépendantes de l'arbitraire et essentiellement établies sur des vérités immuables soient susceptibles d'erreur ? Assurément non : et nous pouvons avancer avec toute certitude que la cause première et majeure des vices et des imperfections des travaux ne doit être puisée que dans le peu de soin qu'on a apporté au choix des Directeurs.

             Mais qu'on écarte toute idée de protection et toute acception de personne ; qu'on réfléchisse mûrement sur l'importance des travaux et sur les connaissances qu'ils exigent ; qu'on en confie la direction à des personnes dont la capacité et les talents ne seront point équivoques ; et avec toutes ces précautions, on verra que les ouvrages seront bien conçus, bien ordonnés et bien exécutés, et que tout sera traité de la manière la plus simple, la plus durable et la plus économique : car le grand art des travaux publics est de faire le plus, le mieux et le plus solidement possible, avec le moins de frais possible. Ainsi, l'objection ci-dessus tombera d'elle-même, lorsque le choix des Directeurs des travaux publics sera bien entendu et bien réfléchi.

             Nous allons présentement exposer succinctement à l'Administration le projet dont il s'agit, en commençant par le Canal d'arrosage.

  

ARTICLE PREMIER.

 Canal d'arrosage.

             Il y a déjà des siècles qu'on s'occupe du projet d'un Canal d'arrosage pour la ville d'Aix. Les uns ont entrepris de dériver pour cet objet les eaux de la Durance. Les autres ont proposé de se servir de celles du Verdon. Mais dans tous ces cas il fallait parcourir un espace immense et des lieux très escarpés et très difficiles pour arriver à portée de la ville ; circonstance véritablement faite pour éterniser les constructions et ne laisser jamais voir la fin des projets, ainsi que l'expérience ne l'a que trop prouvé dans le canal de Richelieu ou de Provence.

             Personne jusqu'à présent n'a soupçonné que la petite rivière d'Arc pût suffire aux besoins de la contrée et être substituée à ces vastes projets. Le petit volume d'eau de cette rivière en été et le principe qu'on n'a jamais modifié – savoir, que "dans la construction d'un canal il faut se régler sur les basses eaux de la source qui doit l'alimenter" – n'ont jamais permis de croire qu'on pût en tirer parti et ont toujours fait recourir à des moyens extrêmement compliqués et très dispendieux.

             Mais si l'on a observé, d'après le Mémoire de l'un de nous sur l'irrigation artificielle, qu'au-delà de l'Angesse la rivière l'Arc reçoit les eaux, soit de source, soit de pluie, d'environ douze lieues carrées (une lieue carrée correspondait approximativement à 16 km2, soit 1.600 ha) ; que celles de source sont très considérables durant l'hiver ; que les unes et les autres s'écoulent à pure perte dans l'étang de Berre ; qu'il serait néanmoins bien simple et bien naturel de les intercepter toutes par un réservoir semblable à celui de Saint-Ferréol en Languedoc ( près de Revel, lac de retenue faisant partie des aménagements au XVIIe siècle du canal du Midi et créé par l'ingénieur Riquet) ; qu'en employant ce moyen, les arrosages n'ayant pas lieu en hiver, les eaux de cette saison seraient mises en réserve pour l'été ; et enfin que les eaux d'une si grande étendue ramassées durant toute l'année doivent être suffisantes pour arroser une très grande superficie de terrain pendant le temps des arrosages, et remplir les vues qu' on pourrait avoir sur d'autres objets – on se serait certainement borné, d'après ces observations, au seul projet de se servir des eaux de cette rivière, puisqu'il est le plus court, le plus simple, le plus expéditif et le moins coûteux, et l'on n'aurait assurément pas eu l'idée d'aller chercher au loin et à grands frais des trésors que l'on a en quelque façon chez soi.

 

Prise d'eau du Canal d'arrosage;

             Ainsi pour arroser toute cette contrée, on interceptera par un réservoir les eaux de la rivière d'Arc au-delà de l'Angesse (lieu-dit sur la N 7, environ à 800 m. à l'est de Palette), à la hauteur relative à celle à laquelle on doit les soutenir et les conduire.

             On pourrait aussi, en cas de besoin, intercepter de la même manière dans le vallon des Infernets les eaux qui viennent de Vauvenargues. Mais nous sommes fondés à croire que les eaux seules de l'Arc sont plus que suffisantes : 1°. pour arroser au moins 50.000 cartérées de terrain ; 2°. pour fournir à toutes les machines et fabriques qu'on pourra établir dans le terroir d'Aix ; 3°. pour alimenter convenablement le canal de navigation dont nous parlerons plus bas.

             En effet, suivant les observations, il tombe, année moyenne en Provence, de dix-sept à dix-huit pouces d'eau pluviale (1 pouce vaut 2,5 cm, soit ici entre 42,5 et 45 cm d'eau). Et quoique la majeure partie s'écoule sur la surface de la terre par les torrents et les rivières, nous supposerons néanmoins que cette partie est la moindre, et qu'il n'y en a que huit pouces sur dix-sept ou dix-huit. La lieue carrée en Provence est de 3.000 toises de longueur sur 3.000 toises de largeur (1 toise vaut environ 2 m.) ; ce qui donne une superficie de 9.000.000 toises carrées (36 millions de m2, soit 3.600 ha). Si l'on avait à disposer d'une couche d'eau d'une toise ou soixante-douze pouces d'épaisseur, chaque lieue carrée nous en fournirait annuellement 9.000.000 de toises cubes ; et puisque cette couche n'a que huit pouces, chaque lieue carrée ne donnera que la neuvième partie de 9.000.000, c'est-à-dire 1.000.000 toises cubes d'eau annuellement (la "toise cube usuelle" valant environ 8 m3,la quantité est d'à peu près 8.000.000 m3 par lieue carrée, et au total de 96.000.000 m3 disponibles). Or au-dessus de l'Angesse on interceptera les eaux d'environ douze lieues carrées. Donc si le bassin est assez grand, il pourra intercepter annuellement environ 12.000.000 de toises cubes d'eau.

             Supposons présentement qu'avec ce volume d'eau on veuille alimenter un Canal toute l'année. Il est clair qu'avec 12.000.000 de toises cubes d'eau, on pourra en dépenser 1.000.000 par mois, ou 100.000 en trois jours, ou pour compter rondement, 33.000 par jour. Rapportons ce volume au moulant d'eau. On appelle "moulant d'eau" le volume d'eau nécessaire pour mouvoir de la manière la plus convenable un moulin à blé de la grandeur et sous la chute les plus ordinaires. Le moulant, d'après cette définition, fournit à-peu-près 3.000 toises cubes d'eau par jour. Donc, puisque nous aurons à disposer journellement de 33.000 toises cubes d'eau, ce volume nous donnera onze moulans d'eau, c'est-à-dire l'eau nécessaire pour mouvoir convenablement et pendant toute l'année onze moulins à blé de front, de la grandeur et sous la chute les plus ordinaires.

             Mais il n'y aurait que deux moulans d'eau qui coulassent pendant toute l'année ; savoir, un moulant pour les fabriques et les machines, et un autre pour alimenter le canal de navigation. Les neuf autres seront affectés à l'irrigation, qui n'aura lieu qu'environ six mois. D'où il s'ensuit que pendant les six mois d'arrosage, au lieu des neuf moulans on en aura dix-huit. Or chaque moulan d'eau dans un pays tel que les environs d'Aix peut arroser annuellement à-peu-près 5.000 carterées de terrain, cependant nous n'en supposons que 3.000. Donc les dix-huit moulants suffiraient à l'arrosage de 54.000 carterées, au lieu des 50.000 que nous avions annoncées (suit un paragraphe avec argumentation chiffrée concernant l'évaporation, qui pourrait diminuer le volume d'eau mais serait amplement compensée par les quantités d'eau pluviale sous-évaluées et le débit habituel de la rivière).

 Route du Canal d'arrosage.

             Au sortir du réservoir, le Canal se divisera en deux branches. La première sera soutenue du côté et au-dessus de la Ville, et sera poussée jusqu'au dessous du village d'Eguilles et au-dessus de celui de Ventabren, pour tomber dans l'Arc, entre ce dernier village et celui de Coudoux, ou à-peu-près. Elle arrosera tout ce qui sera à la droite de la rivière et au-dessus de son niveau, depuis le réservoir jusqu'à son embouchure. La seconde sera soutenue à la gauche de l'Arc, passera par Gardanne et Albertas (actuel Bouc-Bel-Air) et aboutira au vallon de Trébillanne ou au "grand vallat", pour se jeter dans la rivière à Roquefavour ou à Saint-Pons. Elle arrosera l'espace immense qu'elle interceptera avec l'Arc depuis le réservoir jusqu'à son débouché.

             A la hauteur de la Ville, on dérivera de la première branche un moulant d'eau qui se jettera dans la rivière et qui sera exclusivement affecté aux machines et aux fabriques. A cette même hauteur, on en dérivera un autre moulan qui pourra servir aux représentations dans la Ville et qui se rendra au bout du Cours, pour alimenter le Canal de navigation.

 Prix du Canal d'arrosage.

             D'après les opérations préliminaires que nous avons faites, il nous a paru qu'abstraction faite du prix du terrain nécessaire à l'emplacement, les frais de construction du réservoir, du canal et de leurs dépendances ne s'élèveront guère qu'à environ 1.100.000 livres, et qu'en supposant que les fonds ne manquent point on pourrait exécuter le tout dans l'espace de moins de deux ans.

 

Avantages du Canal d'arrosage.

Les avantages du Canal seront relatifs 1°, à l'Agriculture ; 2°, aux Arts et au Commerce ; 3°, à la Commune. Sous quelque rapport qu'on les envisage, ils seront des plus considérables, ainsi qu'on s'en convaincra aisément par l'énumération suivante :

Suivent plusieurs pages où l'auteur cite et analyse tous les bienfaits que pourrait apporter son projet : 1° Agriculture : replantations plus rapides des oliviers gelés ; augmentation du rendement des récoltes en blé, huile, vin, fourrages ; culture du lin, du chanvre et même du coton, qui demandent plus ou moins d'humidité, et par là-même naissance de nouveaux commerces qui n'existent pas encore dans la région ; plus-value des terrains mis ainsi en valeur et bénéfice pour les propriétaires fonciers – 2° Arts et Commerce : source d'énergie pour faire fonctionner les machines telles que moulins à foulon, à papier, sciage du bois ou du marbre, etc. – 3° Commune : revenus importants par encaissement du prix d'arrosage auprès des particuliers, estimé à montant annuel de 12 livres par carterée, soit un total de 600.000 livres ; ces revenus pourraient être affectés à la construction d'un canal de navigation, à la liquidation des dettes de la Ville, à la suppression des impositions sur le comestible et droits d'entrée ainsi qu'à l'aménagement urbain (pavés, aqueducs, fontaines, etc.) ; autres revenus et commodité pour le public par l'empoissonnement de l'étang de distribution.

 

            Ensuite, l'ingénieur Fabre compare les avantages de son projet avec celui du Canal de Provence de l'époque, qui ne pourrait arriver à Aix qu'après avoir parcouru dix-sept lieues (environ 68 km), entraînant des ouvrages coûteux pour franchir reliefs et chemins ainsi qu'une dépense ultérieure d'entretien importante. A l'inverse, sa solution ne représenterait qu'une demi- lieue à parcourir pour arroser les terres du Tholonet, ensuite celles d'Aix, etc., d'où une dépense bien moindre et par conséquence un bénéfice de beaucoup supérieur.

 

Moyens d'exécuter le Canal d'arrosage.

            Dans les cinq premiers paragraphes de ce chapitre, l'auteur insiste sur la nécessité de mieux détailler les frais de construction, qui ne sont qu'estimés approximativement dans ce projet, et de faire dresser plans et devis de tous les ouvrages, le tout devant être vérifié par une "Commission de l'Académie royale des Sciences".

             6°. On ouvrira ensuite une souscription, par laquelle on connaîtra le produit des arrosages, qu'on pourra fixer à 12 livres par carterée, sauf à diminuer ce prix à l'avenir. Cette souscription pourra être poussée jusqu'à environ 50.000 carterées, ainsi que nous l'avons dit ci-dessus.

            7°. La somme résultante du prix annuel des arrosages devant s'élever à environ 600.000 livres, ainsi que nous l'avons vu plus haut, il est visible que les fonds de construction seront placés à un très-haut intérêt.

            8°. Si la ville faisait un emprunt pour le montant des sommes qui doivent être affectées à la construction et aux dépendances du Canal, le capital serait éteint sous peu d'années par le seul produit des arrosages.

            9°. La ville peut aussi établir un emprunt par tontine, dont l'intérêt serait payé par la moindre partie du produit annuel des arrosages ; et après un temps déterminé, elle se trouverait propriétaire du fonds et du Canal sans aucune charge.

             Qu'on ne perde pas de vue que ce Canal pourrait être exécuté dans moins de deux ans, et que par conséquent la Ville n'aurait à supporter que pendant deux ans l'intérêt de l'emprunt. Ce terme passé, les arrosages paieront tout, intérêt et capital.

 

ARTICLE DEUX.

 Canal de Navigation.

             Ce Canal communiquera avec l'étang de Berre, et il sera alimenté par une dérivation de celui d'arrosage. Tous les ouvrages y seront exécutés de manière que les tartanes puissent arriver à Aix et qu'on évite entièrement tout versement de marchandises.

 

 Route du Canal de Navigation.

Ce Canal commencera au bout du Cours où il y aura un Port capable de contenir un certain nombre de tartanes (ce qui semble signifier à l'emplacement de la grande fontaine actuelle. Or il existe un dénivelé considérable entre le bas du cours Mirabeau actuel et La Beauvalle où passe le canal, ce qui suppose une quantité importante de grandes écluses. Comment y arriver ? Mystère. Du Port, on descendra au-dessous de la campagne de M. de Beauval (quartier actuel de La Beauvalle), où il aboutira aux environs de la rivière d'Arc. Depuis cet endroit jusqu'à Roquefavour, le Canal se confondra avec le lit de la rivière, lorsque le local le permettra ; et hors ce cas, il sera placé à côté, aux endroits les plus convenables. Au-dessous de Roquefavour, il sera établi sur la gauche de la rivière et tracé de façon qu'il aboutisse au point culminant de la gorge des Quatre-Tours dans le terroir de Velaux. De ce point, il sera dirigé vers Rognac, où il entrera dans l'étang de Berre, et où on construira un môle pour abriter l'embouchure et en faciliter l'entrée et la sortie.

 La pente d'Aix à la mer exigeant un certain nombre d'écluses, on les placera aux endroits qui seront jugés les plus convenables. Le Canal ne pouvant communiquer avec la Méditerranée qu'en passant par Martigues, sa profondeur sera à peu-près la même que celle des canaux de cette dernière ville, c'est-à-dire d'environ sept à huit pieds (soit à peu près entre 2,30 et 2,60 m). La longueur du canal d'Aix à Rognac sera à-peu-près de quatre lieues (18 km en lieues communes) et sa largeur telle que deux tartanes puissent s'y rencontrer sans se gêner dans leur passage.

 

Prix du Canal de Navigation.

             Suivant nos opérations préliminaires, les frais de construction de tous les ouvrages de ce Canal ne s'élèveront pas à deux millions, et si les fonds ne manquaient point, le canal pourrait être fini et en exercice dans l'intervalle de trois ans au plus.

 

Avantages du Canal de Navigation.

             1°. Il serait bien essentiel qu'on introduisît à Aix et dans toute la contrée la filature du coton ; par là, on donnerait du pain en hiver à beaucoup de malheureux et les fabriques qu'on établirait y trouveraient le double avantage de faire ouvrer sur les lieux et de transporter les matières à peu de frais par le Canal, ce qui serait également avantageux à Marseille et à Aix.

2°. Les tartanes du Canal pouvant naviguer sur mer, il n'y aura point de versement de marchandises ; et les chargements pouvant se faire à Aix, cette place jouira  du même commerce que les ports du second ordre.

3°. Ainsi la ville d'Aix pourra commercer avec toute la Côte de la Méditerranée, depuis Trieste et Venise jusqu'à Cadix.

4°. Elle pourra pareillement commercer avec la Côte de l'océan, en remontant jusqu'à Dunkerque et au-delà.

5°. Par la voie de Sète et du Canal Royal, elle communiquera avec l'intérieur du Languedoc jusqu'à Toulouse, et avec les bords de la Garonne jusqu'à Bordeaux.

6°. Par la voie du Rhône, elle communiquera  sans versement de marchandises avec Arles et Tarascon ; et en versant les marchandises sur les coches, elle communiquera avec les bords du Rhône jusqu'à Lyon, où par la Saône et le Doubs, elle entrera en commerce avec la Bourgogne, la Franche-Comté et tous les pays qui bordent ces deux rivières.

7°. Lorsque le Canal de Bourgogne auquel on travaille sera achevé, elle communiquera par ce Canal avec Paris et toutes les Provinces dont les eaux tombent dans la Seine.

8°. Par le Canal de Briare, elle communiquera avec la Loire et tous les pays arrosés par les eaux qui se rendent dans ce fleuve.

9°. Par l'Oise et le Canal de la Fère, elle communiquera avec la Picardie et les autres pays dont les eaux se rendent dans la Somme;

10°. De Marseille et de tous ces divers pays, on se procurera à peu de frais de transport les matières premières pour les fabriques qu'on établira à Aix, et ces mêmes frais ne seront pas plus forts pour en exporter les matières ouvrées, quand il n'y aura pas de rivière à remonter.

11°. Aix étant, par sa situation, l'entrepôt des denrées d'une partie de la Province, ces denrées auront un débouché beaucoup plus facile et plus étendu, ce qui influera sur la prospérité de toute la contrée.

12°. Et réciproquement, les denrées qu'on fait venir de Marseille ou de l'étranger pour la consommation de toute la contrée, telles que le blé et autres de nécessité première, seront transportées avec plus de facilité et beaucoup moins de frais.

13°. Le Canal exécuté, si l'on impose sur les marchandises le modique droit de six deniers par quintal sur chaque lieue de sa longueur, lorsque le commerce sera parfaitement établi, on ne risquera pas de se tromper en portant à 300.000 livres le produit annuel qui en résultera pour la ville (1 livre-monnaie valait 20 sous, ou 80 liards, ou 240 deniers ; 1 quintal ne correspondait qu'à 100 livres-poids, et non à 100 kilogrammes comme de nos jours ; la lieue commune correspondait à 2282 toises, ou 4.564 mètres, alors que la lieue de poste ne représentait que 2.000 toises, soit 4.000 mètres).

14°. Un avantage des plus considérables pour le commerce d'Aix, c'est que les navires qui sortiront de son port trouveront à l'issue des canaux de Martigues un asile au port de Bouc, où ils pourront attendre les vents favorables et se soustraire aux dangers du Golphe de Lyon (sic).

15°. Marseille aura l'avantage de se procurer à peu de frais de transport, non seulement les comestibles qui y abordent d'une partie de la Province, mais encore les matières ouvrées qui sortiront des fabriques d'Aix, et qui seront destinées pour les pays lointains.

16°. La facilité de l'exportation et de l'importation des marchandises et des denrées d'Aix à Marseille et de Marseille à Aix diminuera considérablement le charroi, et conséquemment les frais d'entretien du chemin qui joint ces deux villes. La même chose aura lieu pour les chemins d'Aix à Arles et à Tarascon, ce qui sera très économique pour le Département des Bouches-du-Rhône.

17°. Enfin, le commerce d'Aix avec Grasse et la côte du Département du Var se faisant par eau, les frais de construction et d'entretien du chemin d'Italie en seront beaucoup moindres, ce qui sera avantageux pour le département des Bouches-du-Rhône, et encore plus pour celui du Var.

Ainsi, ce projet est de la plus grande utilité pour la ville d'Aix, dont le commerce augmentera à l'infini et dont la population ne manquera pas de prendre les accroissements les plus rapides et les plus considérables.

Il est utile à toute la contrée d'Aix, dont le commerce participera jusqu'à un certain point à celui de cette ville.

Il est utile à Marseille par la facilité qu'on procurera à ses relations mercantiles avec Aix et la majeure partie du Département.

Il est utile au Département des Bouches-du-Rhône, par la diminution des frais de chemin et par les avantages qu'il procurera à une grande partie de son ressort.