ACCUEIL

L'AMICALE

LE  LYCÉE PROFESSIONNEL

HISTOIRE ET PATRIMOINE DES LYCÉES

POUR NOUS CONTACTER

Amicale des anciens et des personnels du Lycée Professionnel Vauvenargues

PETIT CONTE… MAIS VERIDIQUE :

« MON VILLAGE

par  jean GANNE

 

C’est entre Arc et Cengle, dans la plaine qui relie la rivière, jadis encore capricieuse, à l’austère falaise de calcaire du rebord du plateau qui épaule la montagne Sainte-Victoire, que je découvris celui qui allait devenir mon village, il y a de cela un peu plus d’une trentaine d’année. Enfin, ma petite famille et moi avions trouvé « la perle », déjà fort rare à cette époque : un terrain, modeste mais suffisant, afin de pouvoir y implanter une maison à notre goût, dans le calme d’une campagne tout en n’étant qu’à dix kilomètres de la ville d’Aix où m’appelait quotidiennement ma profession, et surtout… d’un prix d’achat modéré : le mouton à cinq pattes, vous disais-je !

La commune de mon village, telle que je la trouvais alors, dans les années 75 ? Imaginez un rectangle allongé, s’étirant du levant au couchant de part et d’autre de l’axe formé par la célèbre Nationale 7, celle « du soleil ». A chaque extrémité, deux petits hameaux s’étaient discrètement installés, depuis bien longtemps… c’est d’ailleurs dans l’un d’eux que je demeure. Ils semblaient un peu perdus au milieu des champs, de quelques vignobles et de petits bois de pins sombres qui marquaient les versants des faibles hauteurs et soulignaient les collets et garigues. Ici et là, une vieille ferme isolée ou de rares habitations plus récentes, disséminées, ponctuaient le décor de mon village. Bref, l’idéal, tant recherché ! A coté de l’un de ces hameaux, à l’autre bout de la commune, venaient juste de débuter les importants travaux de voirie d’un lotissement de deux cents villas (d’un coup !), La Gavotte, premier dans la localité et proche d’un ancien relais de poste à chevaux, création rendue possible par l’adduction de l’eau courante, dix ans auparavant seulement. Cette opération d’envergure allait être d’ailleurs par la suite source de multiples ennuis, à cause de son relatif isolement et de la nature rocheuse du sol…

Et mon village, proprement dit ? Eh bien, il n’existait pas, le centre de la commune était vide… Oh certes, il possédait bien les quatre ingrédients reconnus comme nécessaires à une véritable bourgade, même humble : obligatoirement, une mairie, mais ici microscopique ; adossée à elle, l’indispensable école, réduite alors à une classe unique comme dans de nombreuses autres communes rurales de l’époque, avec sa petite cour fermée par un mur de pierre ; une église, de dimensions confortables, datant manifestement du XIXe siècle et qui avait remplacé, après plusieurs reconstructions successives, la modeste chapelle romane qui devait se trouver au Moyen Age  à ce même endroit ; enfin isolé sur le coté, une vaste place allongée, ombragée comme il se doit par des platanes : manifestement, elle ne devait servir qu’une fois l’an, pour la fête patronale, peut-être pour le bal du 14 juillet, restant déserte le reste du temps. C’est tout ? Ah, non ! J’oubliais tout simplement le plus imposant de ces bâtiments : le château, des XVIIIe – XIXe siècles… Un peu rustique , sobre, sans décor superflu, il écrasait de la masse de ses trois étages ses timides voisins, le lieu de culte et surtout les autres édifices. Son grand parc, clos par un monumental portail de fer forgé, attestait le passé seigneurial de ses anciens occupants, notamment un lignage de marquis (hé oui, depuis 1723, s’il vous plaît) qui s’étaient d’ailleurs succédés de père en fils comme maire de la localité pendant une grande partie du XIXe siècle. Sur le coté du bâtiment, contre une immense remise devenue de nos jours une salle des fêtes après restauration et aménagements confortables, s’agglutinaient frileusement quelques maisons basses, presque toutes en état manifeste de semi abandon.

Le château de mon village fait face à la porte de l’église, et entre les deux avait autrefois réussi à se faufiler l’ancienne route royale, puis impériale « de Paris à Antibes », rasant les entrées de l’un et de l’autre. Heureusement, rassurez-vous, cette Nationale mal inspirée avait été détournée, une vingtaine d’années auparavant… Car mon village s’était établi juste au carrefour de deux voies perpendiculaires - comme au temps des Romains ! -, la très grande route est-ouest et un accès au nord et au sud vers les bourgades voisines. Depuis quand ? Allez savoir… probablement peu après la période médiévale, car auparavant un premier château, plus ancien, devait vraisemblablement se situer au sommet de la colline proche où, de nos jours, s’installe l’été la vigie communale de surveillance des départs d’incendies. (il faut dire que, par deux fois encore en vingt ans, la localité a particulièrement souffert des ravages du feu et que ses forêts de pins ont ainsi presque disparu… ). Pendant des siècles, le lieu est resté un passage presque anonyme pour les voyageurs et une simple halte pour les paysans riverains. Une plaque en marbre blanc, gravée sous Napoléon III est fixée sur la façade même du château, continue à indiquer imperturbablement les distances des prochaines étapes de la diligence d’Aix.

Il n’y avait personne alors, au centre même de ce village ? Non, aucune activité nulle part, pas un chat… Un semblant de vie n’apparaissait que chaque dimanche matin, à la sortie de la messe, ou bien lors d’un mariage, d’un décès. Même le traditionnel monument aux morts ne pouvait être honoré, le 11 novembre, qu’à l’autre extrémité de la place, où il se trouvait bien seul après plusieurs déménagements successifs. Parfois, une caravane de campeurs stationnait, insolite. Aucun commerce, la modeste buvette locale elle-même ayant préféré aller s’installer dans un autre quartier : quand je vous disais qu’alors mon village n’en était pas un vrai ! La photographie aérienne accompagnant ces quelques souvenirs date sensiblement de cette époque : elle a dû probablement être prise entre 1970 et 1980.

Puis, en 1985-86, dix ans plus tard, les circonstances changèrent du tout au tout avec l’achat du château par la municipalité. L’occasion de sa mise en vente, avec un grand par cet des terrains annexes, fut immédiatement saisie par le maire d’alors, malgré un prix bien élevé pour le budget communal tant restreint ! Ce fut l’occasion d’un bouleversement radical de situation (on dénombrait à peine mille habitants, plus ou moins dispersés sur l’ensemble du terroir, contre trois cents seulement lorsque j’avais aménagé, et plus de deux mille de nos jours !). Grâce à cette acquisition, mon village, jusqu’alors très atypique, se transforma complètement. Car précédemment, organiser un semblant d’unité entre les différents quartiers éclatés et un bourg ancien presque mort s’était avéré être une véritable gageure. Pour tenter de corriger au mieux cette initiale absurdité, il y avait bien eu quelques tentatives, mais le problème s’avérait véritablement insoluble. Combien de palabres, de désaccords, de disputes entre citoyens, au sein du Conseil Municipal ou lors d’élections locales ! Une Association de Défense des Sites Ruraux avait même été alors créée … De plus, comme pour ajouter encore à la confusion, la découverte de plusieurs gisements paléontologiques était venue contrecarrer quelques autres projets de lotissement, au grand dam de certains propriétaires fonciers.

Maintenant, tout cela semble bien lointain, et mon village a bien changé au cours des deux dernières décennies. Il a entamé une nouvelle vie, plus animée, tout en conservant ses éléments plus anciens, réussissant de façon assez convenable à les intégrer dans un ensemble d’habitations récentes, ce qui n’est pas une opération aisée, souvent lourde de conséquences pour l’environnement et le caractère de l’agglomération. Le château est devenu, en même temps que vaste Hôtel de Ville avec un grand parc ouvert à tous, un lieu d’animations diverses, le siège d’associations, d’une bibliothèque et même d’un musée d’Art Contemporain aux riches collections. De multiples petits commerces ont garni le pourtour de la place où s’est également installée une accueillante brasserie, avec sa terrasse ombragée…

Pour trouver mon village, ne cherchez pas de ruines prestigieuses, de ruelles pittoresques, de haut lieu touristique ou de célébrités à la mode. Ici, la vie se veut autant que possible harmonieuse, dans un cadre agréable et autour d’un centre qui existe enfin. C’est le discret Châteauneuf-le-Rouge, dont le nom même témoigne à la fois d’un noble passé et de la couleur de son sol argileux. De ces origines ancestrales de nos villages, de leurs vestiges, même s’ils sont jugés parfois très modestes, il faut veiller à sauvegarder en permanence et soigneusement la trace, sans nostalgie stérile mais avec un profond respect : c’est notamment un des buts essentiels de notre Association.

                                                                                           Châteauneuf-le-Rouge  2005