|
Amicale des anciens et des personnels du Lycée Professionnel Vauvenargues

LA NAVIGATION SUR LA
DURANCE
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'AU XIXe
SIÈCLE
BATEAUX, BACS ET RADEAUX :
APERÇUS TECHNIQUES

J.
Ganne-juillet 2005
De nos jours, lorsque nous traversons sur un pont, en automobile,
une rivière même assez large, nous nous en
apercevons à peine dans la plupart des cas... Ce même cours d'eau a pourtant représenté
peut-être, pendant des millénaires, une véritable barrière, difficilement
franchissable surtout si le courant est impétueux, les crues brutales ou
la rivière très large. A cet égard, la Durance, qui irrigue
tout l'arrière-pays provençal et qui alimente en eau depuis le XVIIIe siècle la
plupart des villes de la basse Provence, est significative. Et pourtant !
Malgré sa grande dangerosité potentielle, cette
rivière de réputation fantasque et
imprévisible a été une voie de transport extrêmement active entre les
Alpes Occidentales et le Rhône : franchissement d'une rive à l'autre par bacs (à
défaut de ponts suffisamment longs et résistants) et acheminement au fil de
l'eau des denrées et des personnes depuis les montagnes grâce aux bateaux et
surtout aux radeaux ont marqué de façon continue son histoire jusqu'au milieu du XIXe siècle. Or c'est
justement après la disparition de la batellerie et seulement un
siècle plus tard que la Durance a pu être
considérablement assagie, disciplinée et sécurisée grâce à une succession
de barrages, mis en œuvre sur son cours et sur celui de quelques affluents après
la seconde guerre mondiale, et de retenues dont la plus célèbre est le lac de
Serre-Ponçon.
Avant d'évoquer les aspects techniques
de ce type de navigation ancestrale aujourd'hui disparue,
souvent périlleuse, il est indispensable de brièvement rappeler les conditions
géographiques de ce cours d'eau très particulier et d'analyser ce que
nous pouvons savoir de l'évolution historique de sa batellerie.
–
ÉVOLUTION HISTORIQUE : DES
SPÉCIFICITÉS ANCESTRALES.
1– Redoutable
Durance...
Avant sa
"domestication" au milieu du XXe siècle, le torrent de montagne
alpestre initial se transformait considérablement, dans la partie inférieure de
son cours, en un lit très large, mobile, parcouru
par de multiples chenaux serpentant entre des "isoles"
(îles très spécifiques,
souvent éphémères). Les
crues
ont été pendant
longtemps des phénomènes fréquents et redoutés, mais bien connus
des riverains, et encore
de nos jours ces débordements se produisent parfois : ainsi en 1993-94, toute
la vaste zone commerciale et industrielle
de Pertuis, édifiée en contrebas de la vieille ville et que l'on pensait à
l'abri du phénomène, a été envahie par les eaux et partiellement dévastée...
On peut diviser le cours de la Durance en trois
grandes parties :
- la
haute Durance. Entre sa source au mont
Genèvre et le barrage de Serre-Ponçon, la Durance est une rivière alpine, et son altitude est élevée.
- la moyenne Durance. De Serre-Ponçon à la cluse de Mirabeau (à côté
de St-Paul-les-Durance), elle reçoit ses principaux affluents, Buech, Bléone,
Asse, Verdon notamment.
- la
basse Durance. En aval de Mirabeau et
jusqu'à Avignon, ses caractères méditerranéens s'accentuent et la rivière
s'élargit, arrosant un vaste territoire agricole.
De tout temps, la
circulation sur la Durance a été difficile, à cause de
la variabilité saisonnière des débits
et l'intensité des débordements, fréquents.
Avant 1960, le régime naturel de la rivière à Mirabeau comprenait deux périodes
de hautes eaux : celle de printemps (fonte des neiges) et celle d'automne
(averses) ; deux périodes d'étiage, celui d'hiver (rétention des neiges) et
celui d'été (sécheresse méridionale).
Des crues
violentes, soudaines, amples et terriblement
dévastatrices ont ainsi établi la mauvaise réputation de la Durance qui,
selon l'adage bien connu des anciens Provençaux, était considérée comme un des "trois fléaux de la Provence", avec le mistral et le
Parlement. Aux XVIIIe et XIXe
siècles, la largeur de la rivière
pouvait atteindre 2 km ! Et, à chaque période de hautes eaux, elle
transportait dans le lit principal, dit "lit mineur", de grande quantités
de galets, graviers, sables et limons, déposés sous forme d'iscles entre
des bras peu profonds et au courant parfois
très rapide et dangereux. Dans le "lit majeur" (champ de
l'inondation), les grandes crues déposaient
des limons de décantation dont
profitaient les terroirs agricoles.
(Croquis du bassin versant de la
Durance)
Les habitations et
les voies se situaient sur les terrasses alluviales, dominant le lit majeur et,
en principe, hors d'atteinte des crues. Ces phénomènes torrentiels naturels
furent encore accentués par des défrichements très importants des forêts du
bassin versant au XVIIee,
XVIIIe et jusqu'à la fin du XIXe
siècle, qui augmentèrent l'érosion en amont.
A notre époque, ces débits ont été considérablement réduits par les
aménagements hydroélectriques sur le cours de la Durance avec les barrages de
Serre-Ponçon, La Saulce (Curbans), L'Escale (Château-Arnoux), Cadarache (St
Paul), mais aussi la succession de retenues sur son principal affluent le
Verdon (Castillon-La Chaudanne, Ste-Croix, Quinson, Gréoux). De plus, le lit
a été approfondi par des extractions successives de matériaux, en particulier
les célèbres galets et le sable.
2 – Antiquité gallo-romaine.
Durant toute
l'antiquité et même avant l'occupation romaine, la vallée de la Durance a été
une grande voie de communication terrestre
entre l'Italie du Nord et la Gaule méridionale, en plus de la voie
fluviale. Ce fut aussi la route des invasions, depuis l'âge du bronze jusqu'au
Moyen Age. Parallèlement, dès l'antiquité, une intense activité régnait sur
le cours d'eau lui-même et de nombreux bateaux et radeaux y circulaient, malgré l'impétuosité de son courant et le danger. Car, sur une longueur de
304 km, la différence d'altitude est de 1847 m, ce qui fait de cette rivière une
des plus rapides de France. Avant les grands
travaux récents des barrages, son débit pouvait atteindre 6.000 m3/seconde
en période de crue, alors que l'étiage, débit le plus faible, n'était que de 50
m3 ! Le cours d'eau que nous voyons de nos jours a donc peu à voir
avec l'aspect qu'offrait la rivière au Moyen Age.
Dans l'antiquité,
la Durance était utilisée pour la navigation, au moins depuis Sisteron jusqu'à
son confluent avec le Rhône, près d'Avignon,
et le demeura jusqu'à la fin du XIXe siècle. Au musée
Calvet d'Avignon sont conservés plusieurs fragments de
bas-reliefs
dits "de Cabrières-d'Aigues",
découverts au Nord-Est de ce village du
Luberon au tout début du XXe siècle et uniques en leur genre en Gaule
Narbonnaise. Ils appartenaient au mausolée d'un riche armateur fluvial qui
s'élevait là, et le plus célèbre de ces
fragments représentant une scène de halage sur une rivière (L = 1,50 x 1= 0,58
m.) a été longuement analysé par l'archéologue Marc Deydier en 1912 (cf
bibliographie).
Au premier plan, une barque sans voiles, chargée
de deux grosses barriques cerclées : il s'agit d'une curbita, à fond rond
et sans quille, qui pouvait naviguer dans les deux sens. A l'arrière, debout, un
homme manie une rame à deux mains qui lui sert de gouvernail.
Cette barque est halée par
deux hommes, s'appuyant sur un bâton pour augmenter leur puissance
(un troisième manque, on distingue la corde qu'il tirait : on le retrouve sur un
autre fragment). Au-dessus de la barque, une étagère supporte une rangée de sept
amphores, dont trois assez curieusement protégées par de l'osier (récipients en
verre ?). Cette scène symbolique évoque très probablement
le stockage et le transport du vin sur la
Durance, en remontant la rivière sur un chemin de halage, et ce bas-relief doit dater de la
fin du 1er ou du 2e siècle ap. J.C. On peut en voir un
moulage dans
la salle d'accueil du château de La-Tour-d'Aigues.
Dans l'antiquité, on distinguait plusieurs
catégories de conducteurs de bateaux : les bateliers de la Durance étaient
groupés au sein de la corporation des "nautes", et les "naviculaires" étaient des marins de haute mer qui ne remontaient pas le delta du Rhône
au-delà d'Arles. Les "utriculaires", eux, naviguaient sur des cours
d'eau qui pouvaient être de faible profondeur, en utilisant des radeaux soutenus
par des outres gonflées qui, ainsi, pouvaient transporter de plus lourdes
charges. Ces outres étaient faites avec des peaux de chèvres et étaient déjà
utilisées par les indigènes celto-ligures. Ces utriculaires circulaient non
seulement sur la Durance mais également sur des rivières encore bien plus
tourmentées et plus modestes (le Colostre, l'Ardèche, l'Ouvèze) ou sur des
étangs du delta ou du littoral provençal.
(Croquis d’utriculaires Gaulois sur une rivière)
Les "haleurs",
parfois aussi des bêtes de somme, servaient de force motrice lors de la remontée
du courant et guidaient la descente, mais au printemps et en été on utilisait
comme appoint la voile, grâce à la brise du Sud, bien connue dans la vallée de
la Durance. Sur la moyenne Durance existait à
L'Escale un port gallo-romain très actif dont on a retrouvé à la fin du
XIXe siècle des vestiges, en face de Château-Arnoux, sur la rive
gauche de la rivière au lieu-dit Le Bourguet. On a trouvé sur ce site de
très nombreuses "antiquités" (inscriptions, éléments d'architecture, statuettes,
bijoux, monnaies, etc.). Mais en 1963
l'endroit fut définitivement noyé par le lac artificiel du barrage de l'Escale,
après des fouilles complémentaires en urgence qui ont révélé l'importance
de l'activité commerciale sur cet axe de communication essentiel dans
l'antiquité.
Quand il s'agissait de franchir la rivière, le
métier de "passeur" était essentiel, et il se perpétua tout au long de la
Durance jusqu'au XIXe siècle. Car, dans l'antiquité, il n'existait
par exemple pas de pont à Cavaillon, point économique pourtant fort actif et
carrefour de routes commerciales. La grande
route du Rhône vers l'Italie par les Alpes (Via Domitia) restait
sur la rive droite de la rivière, et les ponts romains se trouvaient tous
sur des cours d'eau secondaires, pont Julien sur le Calavon, pont de
Ganagobie qui subsistent encore. Beaucoup ont
disparu, emportés par les crues au cours des siècles. Il
ne reste aucune trace de pont antique sur la
Durance elle-même, mais il devait y en avoir au moins un à Sisteron, où
existe un passage étroit de 30 mètres seulement. Par ailleurs, une série d'oppida ont jalonné
le cours de la rivière , dont un certain nombre sont à l'origine de villages
actuels : Bonpas, Noves, Cadenet, Orgon, Lamanon, Le Puy-Sainte-Réparade,
Peyrolles, Cadarache, etc.
3 – Moyen Age et temps modernes.
Jusqu'à la fin du XIXe
siècle, la voie navigable constituée par la Durance sera exploitée, y
compris au Moyen Age. Dès le Xle
siècle, "l'incontournable" abbaye Saint-Victor de Marseille possédait à
la fois d'immenses et riches domaines de pâturages d'hiver dans le littoral
méditerranéen et de vastes alpages dans la Haute Provence : grâce à son
cartulaire, les chercheurs sont d'ailleurs bien renseignés
sur la transhumance et le commerce fluvial de la Durance dès le début du second
millénaire. Les Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, eux
aussi, fondèrent de multiples prieurés et des commanderies le long de la rivière
dès le XIIe siècle et ils percevaient aux péages les droits
qui leur avaient été concédés par les comtes de Provence sur le commerce
fluvial.
Barques et
radeaux remontaient des marchandises
variées, mais surtout du sel depuis le littoral, matière précieuse
indispensable aux éleveurs de la montagne (nourriture des brebis et conservation
des viandes). Briançon était alors une grande ville d'échanges et de marché de
ce sel et du bétail, et les embarcations
remontaient jusqu'à Savines (actuel barrage de Serre-Ponçon). De là, le sel
partait à dos de mulets vers les hautes vallées et jusqu'en Piémont. Au
retour, les embarcations redescendaient du minerai (fer, plomb, cuivre),
du marbre et des pierres pour les monuments. Mais surtout la
Durance était "flottable "par radeaux et
permettait d'acheminer à moindres frais les bois et poutres utilisées
pour la construction des bateaux, des ponts et des charpentes. Ainsi, les
moines de l'abbaye du Boscodon (entre Savines et Embrun), grâce à leur immense
forêt, alimentaient Marseille pour ses constructions
navales et Avignon pour les charpentes de ses monuments et sa batellerie sur le
Rhône. Évidemment, les multiples péages augmentaient considérablement le
prix du transport fluvial !
Cette importance de
la voie navigable que constituait la Durance se maintint jusqu'à sa
supplantation par le chemin de fer, à la fin du XIXe siècle. En
1896, on ne compte plus à Sisteron que 11 "radeliers", conducteurs de
radeaux (l'équivalent en français de ce mot provençal n'existe pas) et la
dernière embarcation serait descendue en 1908... "La révolution du
machinisme marquait la fin
d'un mode de vie et d'usages qui n'avaient
pas changé et pour ainsi dire pas évolué depuis l'époque romane" (Guy Barruol).
Dès les débuts du
Moyen Age, des bacs relativement nombreux
et concédés aux abbayes permettaient de traverser la Durance aux endroits
choisis (à Cadenet, Gontard, Pertuis, La Brillane,
Sisteron notamment). Ils persistèrent
jusqu'au XIXe où ils furent remplacés par des ponts établis
sur ces passages ancestraux. Certains toponymes rappellent encore ces
lieux de passage, comme Bonpas (ancien Maupas, "mauvais pas"...). On construisit
bien des ponts sur cette rivière dès le XIIIe siècle, mais la plupart
furent emportés par les crues : ainsi, au défilé de Mirabeau et à l'emplacement
de l'ouvrage actuel, il en existait un, protégé par la petite église romane sur
le rocher, dénommée dès 1251 Sainte-Marie-Madeleine-du-Pont et qui
protégeait voyageurs et pèlerins, selon la
tradition.
Le plus solide resta celui de Sisteron,
construit en un endroit resserré de la rivière. En haute Durance, les
ponts étaient souvent en bois, selon la mode antique : ainsi à Savines, dès le
XVe siècle.
(Les bacs sur la Durance)
II – LES BACS
: EVOLUTION ET PRINCIPES DE FONCTIONNEMENT
1– Situation
des bacs et aménagements.
A partir du XIe
siècle, les bacs et les droits afférents apparaissent parmi les biens
octroyés par des seigneurs à de grands
monastères provençaux. Aux XIIe et XIIIe siècles, ces
donations sont plutôt le fait de très
grands potentats, comme les comtes de Provence ou de Toulouse, au profit de
grands prélats (évêques d'Avignon, de Marseille, de Cavaillon, qui sont
aussi seigneurs de la châtellenie où se trouve le bac). A l'époque moderne,
certains de ces bacs n'eurent plus qu'une desserte purement locale (Tallard),
mais les grands franchissements médiévaux restèrent les plus utilisés.
"A l'exception du
pont de la Baume à Sisteron, la traversée de la Durance se faisait prioritairement
en bac, et ce du Moyen Age jusqu'au XIXe siècle, le passage à gué ne
s'effectuant que de manière
exceptionnelle et non réglementée" (Catherine Lonchambon). Les points de passage ou "détroits" pouvaient varier selon certaines limites,
juridiquement définies, et en fonction du déplacement des graviers et du
changement de direction des courants après une crue. Par ailleurs, le droit de
bac s'étendait en général sur les deux rives de la Durance. Selon l'état de la
rivière et de ses iscles, on mettait en place
plusieurs bateaux, avec parfois des gués à franchir, balisés et aménagés avec
des planches pour pouvoir passer à
pied sec dans de bonnes conditions. Un "trapadou", sorte de passerelle
en bois, faisait la jonction entre la terre ferme et le bord supérieur du bac.
2 – Système
de fonctionnement des grands bacs.
La traversée de la principale branche de la
rivière était assurée par un "grand bac à traille",
les autres bras étant franchis à gué ou
passés grâce des bateaux plus petits et à rames. Les dimensions de ces
grands bacs variaient selon l'époque (moindres avant le XVIIIe
siècle), les lieux et l'importance du courant. Ainsi, au XIXe siècle,
on note, en remontant le cours d'eau, les dimensions moyennes suivantes
|
- de
l'embouchure de la Durance à Mirabeau
|
L =
|
19 m
|
1=
|
4,80 m
|
|
-de Manosque à Volonne
|
L =
|
16 m
|
1=
|
4,20 m
|
|
- de Volonne à La Bréole
|
L =
|
13,70 m
|
1=
|
3,75 m
|
Les embarcations
étaient donc de plus en plus trapues au fur et à mesure que le courant devenait
plus fort. La hauteur de la coque au-dessus
de la ligne de flottaison variait de 0,60 à 0,30 m. Les plus grands bacs
pouvaient recevoir jusqu'à 180 personnes, ou 15 chevaux, ou bien 1 ou 2
charrettes.
La circonférence de la "traille", gros
cordage tendu en travers de la rivière et servant au passage du bac, allait de
15 à 20 cm (cette dernière à Tallard) et elle pouvait mesurer jusqu'à 360 m de
long (à Mirabeau, en 1831).
(Croquis du Bac de Bonpas)
L'amarrage de cette traille différait
selon qu'on se trouvait en amont ou en aval de Sisteron : en amont, il
s'effectuait généralement sur une structure fixe (rocher ou digue), alors qu'en
basse Durance on devait la plupart du temps réaliser cet ancrage grâce à
d'énormes poteaux installés sur les rives basses, meubles. Ce dernier système,
pas véritablement résistant, présentait un gros inconvénient de destruction
possible en cas de crues. Sur les bacs de la Durance, "l'arbre" (dit
aussi "mât" ou "arbre maître") jouait un rôle essentiel, au même titre que
l'indispensable gouvernail.
L'arbre était une
pièce de bois courbe de grandes dimensions (parfois 6 m de haut !), placée
verticalement sur le tiers avant du bac. Il servait à
retenir le bateau dans le courant en
s'appuyant contre la traille, et l'embarcation était positionnée à
contre-courant, la proue vers l'amont. On éloignait d'abord le bac de la berge
avec une perche, et le courant venait alors frapper le flanc de la barque, qu'on
maintenait légèrement inclinée à l'aide du
gouvernail, donnant ainsi l'impulsion nécessaire
pour la traversée : par l'intermédiaire de
son arbre, le bateau coulissait le
long de la traille et avançait "en
crabe Jusqu'à l'autre rive. Lorsque le courant n'était pas assez fort, on
se halait sur la traille à la force des bras... Pour que cet astucieux système
soit efficace, il fallait que la traille
soit réglée correctement en hauteur
et maintenue toujours tendue.
(Croquis du cabestan de Mirabeau)
Pour cela, on la faisait
passer sur des "chèvres" (ou fourches), de bois croisés, et la tension
pouvait se régler par un ou deux "tours" (ou cabestans), le tout installé
sur
les rives. Sur la berge, des "cordes secondes"
haubanaient la traille. Le principe
d'ensemble de ce procédé de
franchissement est apparu
au moins
dès le XVIe
siècle et semble ne s'être appliqué au
XIXe' siècle qu'au bassin de la Durance et à
ses affluents, et non aux autres cours d'eau français.
(Croquis de La
Durance à Mirabeau)
3 – Le
système d'exploitation.
L'exploitation d'un
bac était assurée par des "fermiers", arrentés spécialement pour
cet emploi par le seigneur ou les communautés. Ces fermiers, s'ils n'avaient pas
là leur activité principale, se devaient
d'employer si nécessaire des gens
hautement spécialisés et aptes. Mais la plupart de ces "passeurs"
étaient des bateliers professionnels, de longue
expérience, et souvent le métier se
transmettait de père en fils ou s'exerçait en famille, sur des bacs et en
des lieux parfois différents. Le péage du bac correspondait donc à la rémunération d'un service réel et non
simplement à une taxe sur la circulation des
marchandises. Les taux étaient d'ailleurs
majorés quand les difficultés de passage
augmentaient à cause du vent ou du courant. Le montant était également
calculé par catégories de passants ou de véhicules, selon un classement de plus
en plus précis au cours des siècles. Certains usagers bénéficiaient
de "tarifs préférentiels", réductions ou abonnements, ou bien de
franchises totales (familles des propriétaires du bac,
certains fonctionnaires, habitants des villes
et villages voisins du bac notamment).
(Les tarifs des droits du
passage)
Pour ceux-ci, il faut préciser aussi que souvent
les chemins d'accès et les abords de
l'embarcadère étaient entretenus par les
riverains et les usagers eux-mêmes...
L'essentiel des revenus des fermiers provenait donc avant tout des échanges
commerciaux extérieurs à la localité. Le
système était d'ailleurs souple : ainsi, le péage du bac de
Pertuis était, dès le XVe siècle, également
réduit pour les habitants d'Aix, de
Jouques et de Peyrolles.
(Extraits de la carte Cassini) (Plan du bac
de Thèze)
Le passage pouvait être
interrompu pendant
des semaines, voire des mois dans les
Hautes Alpes, soit par les
glaçons, soit par la hauteur des eaux,
soit au contraire par le manque de profondeur du lit principal de la rivière.
"En 1810, une voiture à un collier qui
conduisait quatre tirailleurs Corses à Cavaillon n'ayant pu passer au
bac de Pertuis à cause de la grande crue des
eaux, ni à celui de Mirabeau pour le
même motif, fut obligée d'aller traverser sur le pont de Bonpas pour
se. rendre à Aix"!
Au seuil de Mirabeau, la différence
entre "basses eaux ordinaires" et "plus hautes eaux", relevée en 1826,
s'établissait à plus de 3,50 mètres...
Plus encore que le niveau, c'est surtout la
violence des eaux qui pouvait être préjudiciable et
surtout très dangereuse, et une interruption
de trois mois par an était habituelle, répartie sur le printemps et
l'automne. Parfois, il fallait déplacer le lieu habituel de traversée, à cause
de la variation des chenaux après des crues, ce qui n'allait pas sans rivalités
entre communautés possédant le même bac...
III — RADEAUX, RADELIERS
ET FLOTTAGE DU BOIS.
1— Histoire et
évolution des radeaux.
L'utilisation des radeaux pour les échanges
commerciaux entre haute et basse Provence est
prouvée, dès les XIe et
XIIe,
siècles, surtout pour le transport de bois d'œuvre et de charpente. Du
XVIIe au début du XIXe
siècle surtout, les chantiers navals de Marseille, Toulon, Martigues ou
Arles étaient de gros consommateurs
des sapins et des mélèzes des grandes
forêts de conifères des Hautes-Alpes (Boscodon,
Queyras, Ubaye...). La contrepartie de cette activité intense fut la
dégradation des forêts.
Certaines commandes étaient très spécifiques,
par exemple pour la réalisation des rames de galères
: les
'fustiers "
marseillais
(charpentiers) étaient réputés pour leur dextérité dans ce domaine très
particulier dès le XVe siècle. Les
pièces de bois mesuraient entre 12 et 14 mètres, et devaient parcourir parfois
250 km. Or, même encore au XIXe siècle, le réseau de communications
terrestres était très insuffisant et dans un état désastreux la plupart du
temps : il ne restait que la Durance pour acheminer la marchandise. Plus tard,
le chemin de fer assurera le transport, et ce sera la fin de ce type de
batellerie. Bien entendu, ces radeaux étaient sujets à péages. Dès le
début du XVe siècle, on en comptait 20 entre Embrun et Avignon : le
bois voyait ainsi son prix augmenter de parfois 15 fois à cause du voyage !
On distinguait fondamentalement les rivières
navigables et les rivières flottables. "Le terme de
"radelier"
s'applique exclusivement à un professionnel qui fait descendre des radeaux sur
des rivières flottables tout comme le "batelier" et le
"marinier" exercent sur des rivières dûment classées navigables"
(Denis Furestier, président de
l'Association des radeliers de la Durance). Dans la haute Durance, le
radelier était souvent également marchand de bois, et les négociants d'Aix ou de
Marseille formaient parfois un véritable "lobby"dans ces relations commerciales,
au détriment des menuisiers et charpentiers. A Aix, un bon exemple en est le
riche marchand de bois Joseph Sec, dont le monumental mausolée, dans un jardin
facilement accessible et public de l'avenue Pasteur, est célèbre, qui s'opposa
vivement au XVIIIe
siècle à la
corporation des artisans pour cause de monopole dans la ville. En 1775,
40 radeliers étaient répertoriés à Volonne, et
70 professionnels étaient concentrés à moins de 70 Km
d'intervalle. La Durance, classée "à régime
torrentiel" en amont de Sisteron, était de loin la plus longue rivière
"flottable" de France, avec 256 Km ouverts aux radeaux.
2 — La réalisation des radeaux et leur
navigation. (dessin d’un radeau)
Si la majorité des radeaux
étaient constitués de troncs de sapins et
de mélèzes de 12 à 14 mètres de long, certaines pièces pouvaient atteindre 18
mètres pour un diamètre de 80 cm : elles étaient surtout destinées à mâter
les gros navires. Selon la commande, on
assemblait entre 12 et 24 pièces de
bois à l'aide de liens végétaux, les "Heures", et des traverses
étaient placées aux extrémités du radeau pour le rigidifier. Il fallait une
journée à cinq ou six hommes pour
confectionner un radeau. Les troncs
étaient assemblés avec la pointe la plus étroite vers
l'avant, car ainsi le radeau, plus léger à
l'avant, devenait plus facile à
manœuvrer. Car la conduite d'un tel esquif était très délicate, parfois
dangereuse, et dépendait directement de la puissance du courant. La navigation
était assurée par deux ou quatre rames disposées à l'avant et à
l'arrière et par des perches ("biques" ou "gaffes"), qui servaient
surtout aux manœuvres de départ et d'accostage. La profession de radelier
nécessitait un grand savoir-faire et les accidents étaient assez fréquents.
D'après les reconstitutions qui ont été faites, la durée d'une descente était
de trois à quatre jours environ, y compris
les arrêts aux péages (mais sans les éventuelles réparations...).
Non seulement ces radeaux
représentaient en marchandise négociable la valeur des troncs
même qui les constituaient, mais également
servaient souvent à transporter d'autres produits : céréales, ardoises, faïences
de Moustier, etc. Parfois, des passagers (courageux !) embarquaient sur les
radeaux. Aux XVIIe et XVIIIe
siècles, ceux dont le bois, estampillé, était
destiné à la Marine Royale étaient
dispensés de péages , mais ils étaient alors
étroitement contrôlés afin d'éviter toute
fraude et seules les
marchandises destinées à la Marine pouvaient
être amarrées sur ces radeaux. Une fois l'an, au printemps, une
reconstitution de descente en radeaux sur la Durance est organisée, entre
l'Argentière-la-Bessée et Embrun, et un musée sur le sujet pourrait se réaliser
dans cette dernière ville en 2008.
Bibliographie
sommaire.
·
La Durance
de long en large. Ouvrage collectif,
les Alpes de lumière. Edit. : Edisud, Aix. 2005
·
La
Durance. J.P. Clébert et J.P. Rouyer.
Edit. : Privai. 1991
·
Un
monument romain à Cabrières d'Aigues. Marc Deydier. Bulletin archéologique 1912 (réédition en 1997 par l'A.C.I.E.)
·
Mirabeau,
roman d'une terre de France. Eric
Deschodt. Edit. : J.C. Lattés. 1989
·
L'irrésistible ascension de Joseph Sec.
Michel Voyelle. Edit. : Edisud, Aix.
1975
|